En moto par-delà les frontières: le voyage d’une douanière à travers l’Afrique et l’Europe
1 mars 2026
Par Akpevwe Attracta Ogboru, Directrice générale adjointe, Service des douanes du Nigeria (NCS)Du 21 août au 10 octobre 2025, Akpevwe Attracta Ogboru s’est rendue à moto de Lagos à Bruxelles afin de mieux comprendre ce qui se passe aux frontières et ce à quoi les voyageurs et les commerçants sont confrontés, en particulier les femmes. Dans le présent article, elle explique ce qui l’a motivée à entreprendre ce voyage et ce qu’elle a appris sur la route, non seulement sur le fonctionnement des frontières mais aussi sur elle et sur l’humanité.
Je dis souvent que j’ai commencé ma carrière en douane bien avant que je ne sois officiellement recrutée pour y travailler en 2011. Durant mon enfance, j’avais naturellement développé un goût pour l’organisation et l’ordre, et j’aimais l’idée que les systèmes pouvaient façonner une société. Mes années à l’université ont marqué un tournant dans ma vie. J’ai étudié le français à la Delta State University Abraka et, plus tard, j’ai obtenu mon diplôme de Master en droit international et en diplomatie à l’Université de Jos. Ces disciplines m’ont ouvert les yeux et m’ont permis de voir la dynamique aux frontières, dans le commerce et la coopération internationale.
Ainsi, lorsque l’occasion s’est présentée de rejoindre le Service des douanes du Nigeria (NCS), je n’ai pas hésité un instant. En rejoignant la douane, j’allais pouvoir me mettre au service de mon pays au sein d’une institution située au croisement entre la sécurité nationale, la facilitation des échanges et le développement économique. Avec le temps, mes fonctions dans les différentes divisions ont renforcé ma détermination : la douane était devenue bien plus qu’un simple boulot ; elle donnait un sens à ma vie et me permettait de continuer à apprendre.
Construire une carrière et relever les défis en tant que femme
Mon parcours professionnel m’a amenée à occuper des postes dans l’administration, les opérations, la lutte contre la fraude, la politique de facilitation des échanges et le contrôle a posteriori. À chaque étape, j’ai appris quelque chose de nouveau sur la complexité de la gestion des frontières.
En tant que femme, j’ai dû relever plusieurs défis — parfois plus subtils, parfois plus marqués.
Il est arrivé que les gens doutent de mes capacités tout simplement à cause de mon sexe.
J’ai toutefois appris à laisser mon travail parler de lui-même. La rigueur, le professionnalisme et le dévouement ont le don de faire taire les plus sceptiques. C’est ainsi que j’ai gagné le respect de mes collègues au sein du Service des douanes du Nigeria et au-delà.
Derrière l’uniforme, une motarde
La moto est entrée dans ma vie d’une manière inattendue. J’étais fatiguée de passer des heures dans un bus pour me rendre au travail lorsque j’étais basée à Lagos, alors j’ai décidé d’apprendre à rouler en moto. J’ai suivi des cours de conduite, j’ai passé mon permis, je me suis acheté une moto et j’ai commencé à l’utiliser tous les jours pour me rendre au travail, question de ne pas trop subir les embouteillages.
Durant mes heures libres, j’allais rouler par pure curiosité, tant j’étais fascinée par la puissance du moteur, la concentration que la moto exige et le sentiment de liberté qu’elle vous donne. La moto est très vite devenue une passion, puis un outil et finalement une plateforme de plaidoyer.
Rouler à deux roues ne fait pas partie de mes attributions, mais la moto s’est transformée en un vecteur de ma curiosité professionnelle. Une deux-roues place le conducteur au cœur des interactions humaines — il est exposé, visible et abordable. Les gens parlent aux motocyclistes. Aux postes-frontières, dans les villes, dans les coins les plus reculés, les conversations s’engagent naturellement. Au fil du temps, je n’ai plus vu la moto uniquement comme un passe-temps mais bien comme un moyen de comprendre comment les frontières fonctionnent réellement sur le terrain.
Les premiers voyages: tester mes limites, tester celles du système
J’ai tout d’abord décidé de voyager toute seule à moto à travers les 36 états que compte le Nigeria. Ce voyage m’a appris deux choses:
- Le Nigeria est bien plus grand, bien plus beau et bien plus complexe qu’il n’y paraît quand on reste derrière un bureau;
- Les femmes doivent être représentées de manière plus visible dans le monde de la mobilité, du commerce et de l’exploration.
En 2023, durant mes congés annuels, j’ai décidé d’aller plus loin. J’ai traversé à moto 12 pays ouest-africains de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), soit 8 000 km en 23 jours. Je suis devenue la première femme nigériane à entreprendre cette traversée internationale à moto en solitaire. Même si j’étais en vacances, j’ai voulu voir durant le voyage comment les protocoles et procédures établis sous la CEDEAO fonctionnaient en temps réel, comment les gens passaient les frontières et quels étaient les problèmes systémiques qui ralentissaient la circulation des personnes et des marchandises dans la région.
Le protocole sur la libre circulation de la CEDEAO garantit la libre circulation des personnes, des marchandises et des services dans la région de la CEDEAO, ce qui permet aux citoyens des États membres de voyager et de faire du commerce librement à travers les frontières. J’ai tout de même dû présenter mon passeport à chaque poste-frontière, ainsi qu’un laissez-passer pour pouvoir entrer dans le pays avec ma moto, outre les papiers de l’assurance.
Sous la CEDEAO, les négociants doivent déclarer leurs marchandises et acquitter des droits de douane. J’ai rencontré des commerçants qui traversaient la frontière tous les jours, dans des conditions très rudes. J’ai vu les incohérences des procédures. J’ai été témoin de la patience, de la résilience et parfois des larmes de femmes dont la subsistance dépend de la fluidité des opérations frontalières.
Durant mon voyage, j’ai aussi discuté avec des douaniers et j’ai pu écouter leurs avis sur les processus et sur la manière de les améliorer. Ils étaient reconnaissants que quelqu’un prenne le temps de comprendre leur situation et m’en ont parlé de manière très neutre.
Ces rencontres m’ont marquée.
Traverser les frontières en tant que douanier — visible, pas visible?
Lorsque je voyage, je ne porte jamais l’uniforme. Et je ne dis pas non plus que je suis douanière, sauf en cas d’absolue nécessité, par exemple lorsque je pose des questions aux douaniers pour comprendre comment ils travaillent et ce qu’ils changeraient s’ils le pouvaient. Je veux faire l’expérience de la frontière exactement comme n’importe quel autre citoyen ou négociant. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut vraiment jauger le système.
Je porte toujours sur moi les documents de voyage requis, notamment mon laissez-passer, et je suis chacune des procédures comme tout le monde — contrôle de passeport, vérifications douanières, interviews de sécurité, exigences en matière d’assurance et parfois, longues files sous le soleil. Ma moto subit le même traitement que n’importe quel autre véhicule.
Ces interactions offrent de précieuses informations sur la manière dont les agents communiquent et dont les procédures sont appliquées, ainsi que sur les réformes qui s’imposent.
Rouler à moto de Lagos à Bruxelles
De retour de mon premier voyage, j’ai partagé mon expérience avec le Directeur général des douanes et avec certains des cadres supérieurs de l’Administration. De ces conversations m’est venue l’idée de faire le trajet à moto vers Bruxelles depuis le Nigeria. Mon expédition ouest-africaine avait soulevé d’importantes questions… Et je voulais des réponses que seule une étude comparative plus large pouvait m’apporter. En roulant de Lagos à Bruxelles, j’allais traverser 21 pays sur deux continents et je pourrais comparer comment les frontières fonctionnent en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Nord et en Europe.
J’ai couvert 21 080 km en 72 jours. Le voyage a été le premier jamais entrepris en solitaire par un ressortissant nigérian, de surcroît par une femme africaine. Mon objectif était clair: ce voyage devait être « Une expédition pour l’inclusion des femmes, l’empouvoirement des filles et la recherche transfrontalière. »

Soutien institutionnel et comment je me suis préparée

Le Service des douanes du Nigeria a appuyé sans réserve cette initiative. J’avais présenté mon projet au Directeur général par écrit, en expliquant sa valeur ajoutée en matière de recherche et en ébauchant aussi les mesures de sûreté. J’ai été totalement transparente. L’Administration m’a offert son soutien moral et financier, et nous avons établi un système de surveillance et de rapport.
J’ai ensuite préparé mon voyage, en demandant les visas nécessaires et en contactant les douanes des différents pays pour leur faire savoir que je passerais par un poste-frontière spécifique autour de certaines dates et que je mènerais une enquête auprès des agents, des négociants et des chauffeurs.
Du Nigeria, je suis passée par le Bénin, puis par le Togo, le Burkina Faso, le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc, l’Espagne et la France pour arriver finalement à Bruxelles, en Belgique. Sur le chemin du retour, j’ai roulé à travers les Pays-Bas pour traverser ensuite l’Allemagne, puis la Pologne, la République tchèque, l’Autriche, le Liechtenstein, la Suisse, la France, l’Espagne, le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée Conakry, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo et le Bénin, avant de rentrer au Nigeria.
Mes collègues au siège du NCS suivaient ma trace tout le long de mon trajet. Je les informais régulièrement de la situation à travers des notes quotidiennes, des photos, des vidéos, des enregistrements d’incidents aux frontières et des résumés hebdomadaires structurés.

Ce que la route m’a appris
Les voyages sont source d’humilité. Les frontières sont source d’enseignements. L’humanité est source de surprises.
Sur moi-même, j’ai appris que
- L’endurance n’est pas seulement une question physique mais aussi mentale, émotionnelle et spirituelle.
- Plus l’objectif est clair, plus on prend courage.
- Le monde devient plus petit quand on voyage, et le cœur plus grand.
- La peur ne sert à rien.
- Le plus important, c’est de rester positif.
Sur les frontières, j’ai appris
- Que les procédures sont entièrement différentes d’une région à l’autre.
- Que les femmes sont confrontées à des obstacles disproportionnés.
- Que la langue, l’infrastructure et les questions de sécurité façonnent bien plus la mobilité que ne le font les documents de politique générale.
- Et que le respect et la communication restent les instruments les plus puissants de la facilitation.
Certains moments ont été difficiles – les traversées du désert, la fatigue, l’hostilité inattendue ou l’isolement.
À certains endroits, j’ai dû attendre dehors, sur la route, avec des femmes flanquées de leurs enfants et de leurs marchandises, patientant des heures durant avant de pouvoir traverser la frontière. Mes compagnes de voyage et moi avons même dû dormir à la belle étoile, à cause des retards aux postes-frontières.
Il y a tout de même eu de beaux moments aussi – des douaniers qui se mettaient en quatre pour aider les gens, des femmes négociantes qui priaient pour moi, des enfants qui couraient à côté de ma moto ou encore des étrangers qui sont devenus des amis.

Aller au-delà des politiques internes en matière d’égalité de genre
J’ai été invitée à partager mon expérience lors de la Conférence de l’OMD sur l’égalité de genre et la diversité (EGD), en octobre 2025. Durant mon exposé, j’ai tenu à souligner qu’à mon avis, les engagements en faveur de l’EGD en douane doivent dépasser les politiques de RH internes et inclure impérativement la communauté commerciale.
Les femmes négociantes représentent un pourcentage énorme des mouvements transfrontaliers en Afrique. Et pourtant, j’ai été témoin du harcèlement qu’elles subissent, des retards, des infrastructures médiocres, des barrières linguistiques auxquelles elles font face et des risques qu’elles courent pour leur sécurité.
Si la douane veut vraiment promouvoir l’inclusion, elle doit revoir ses procédures et garantir l’empathie, l’équité et l’accessibilité dont ces femmes et d’autres commerçants ont tant besoin.

Retombées et prochaines étapes pour le NCS
Certains éléments des constats tirés de ma recherche ont déjà pesé sur les discussions qui ont cours au sein du NCS, notamment dans le cadre des contributions qui ont été présentées lors de la Conférence sur le Partenariat douanier pour la coopération africaine dans le commerce (C-PACT de son acronyme anglais), qui s’est déroulée à Abuja, au Nigeria, en novembre 2025.
Des discussions sont en cours au sein du NCS sur les questions suivantes :
- Comment renforcer les procédures aux frontières pour tenir compte de la dimension du genre.
- Comment améliorer les systèmes d’informations aux voyageurs.
- Revoir l’utilisation des permis de voyage, comme les laissez-passer.
- Former les douaniers à l’inclusion et à la communication.
- Élargir la collaboration interinstitutionnelle au sein de la CEDEAO.
- Établir des postes-frontières intégrés à des fins de vérifications douanières.
- Mettre sur pied un système unifié pour les déplacements à travers les régions d’Afrique, afin de réduire les contrôles respectifs.
Là où la route me portera
La route ne s’arrête jamais. L’Afrique est si vaste. Le monde l’est encore plus. Et la recherche ne cesse d’évoluer. Ma prochaine destination ? Là où la frontière mérite d’être comprise, là où une femme mérite d’être soutenue, là où un système mérite d’être amélioré, c’est là que la route me portera.