Panorama

L’Observatoire africain du commerce : une initiative continentale qui aide les autorités douanières à lutte contre la fraude

2 mars 2026
Par Cyril Chalendard, chargé de programme, Centre du commerce international

Le soutien que l’Observatoire africain du commerce (ATO) apporte aux autorités douanières africaines est articulé autour de trois grands axes de travail : i) le partage sécurisé et automatisé de données détaillées, ii) l’amélioration de la qualité des données, et iii) le suivi de la performance aux frontières. Grâce à une plateforme des données douanières de l’Afrique et à un réseau de fournisseurs de données, l’ATO recueille automatiquement des données douanières détaillées, les transforme en indicateurs commerciaux et produit des données de qualité pour les autorités douanières partenaires. Cette initiative continentale a déjà produit des résultats concrets puisqu’elle a aidé 31 autorités douanières à mieux contrôler les déclarations à l’exportation et à l’importation.

L’Observatoire africain du commerce : fruit de la collaboration de nombreux services

Lancé en 2019, l’ATO est l’un des cinq instruments opérationnels de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) dont l’objectif est de faciliter et d’accroître le commerce intra-africain. L’ATO vise à fournir aux responsables politiques, aux entrepreneurs et aux administrations des informations sur le commerce, par exemple sur les flux commerciaux (valeurs et quantités échangées et recours aux préférences tarifaires, par exemple) et sur les conditions d’accès au marché (taxes applicables à la frontière et exigences réglementaires, par exemple).

De nombreux services collaborent au sein de l’ATO, une initiative dirigée par la Commission de l’Union africaine (CUA) – et développée par le Centre du commerce international (CCI) – organisme conjoint de l’Organisation des Nations Unies et de l’Organisation mondiale du commerce – avec le financement de l’Union européenne (UE). Y participent aussi les huit communautés économiques régionales (CER) de l’Afrique et des administrations clés des 54 pays signataires de la ZLECAf (notamment les ministères du commerce et les autorités douanières).

L’initiative s’appuie également sur un réseau établi de fournisseurs de données et d’experts en commerce qui apporte un soutien essentiel, en particulier lors des discussions sur les modalités de partage des données avec les homologues nationaux et lors des changements au sein des équipes de direction.

Des consultations ont d’abord été organisées avec 13 pays pilotes, avant d’être étendues à tous les États membres de l’Union africaine. Une plateforme numérique a été mise en place et 31 pays y participent activement à ce jour. Dès ses débuts, le projet s’est appuyé sur une étroite collaboration avec les autorités douanières nationales qui fournissent des données au niveau de la transaction (au niveau de l’élément déclaré) au moyen d’une solution de partage de données sécurisée et transparente.

L’ATO repose aussi sur des informations provenant d’offices nationaux de la statistique, d’organisations régionales et d’organisations internationales, y compris des données provenant des outils d’analyse des marchés du CCI. Sur la base de ces données, l’équipe de l’ATO a mis au point des indicateurs multidimensionnels sur le commerce pour les responsables politiques et les fonctionnaires, ainsi que des solutions d’information sur les marchés pour les entrepreneurs africains.

Le parcours automatisé des données

Les données douanières recueillies alimentent la « plateforme des données douanières de l’Afrique ». Une fois les contrôles de qualité effectués sur les données partagées, les informations traitées et agrégées sont publiées sur la plateforme en ligne de l’ATO. Le parcours automatisé des données est présenté dans la figure ci-dessous.

Acquisition des données

L’ATO est principalement alimenté par les systèmes nationaux de gestion des dédouanements (CMS). Pour normaliser et sécuriser le processus d’acquisition des données douanières, l’équipe de l’ATO propose une application de partage de données gratuite, flexible et tout-en-un, reposant sur des technologies modernes open source. Cette application fonctionne avec n’importe quel CMS et sa conteneurisation avec Docker simplifie et sécurise l’installation, la maintenance, les mises à jour de versions et la configuration des nouvelles personnalisations lorsque l’autorité douanière migre vers un nouveau CMS. Sur la base du Modèle de données de l’OMD, les données extraites sont converties au format ATO avant d’être exportées.

Chaque autorité douanière garde un contrôle total sur l’utilisation de l’application. Grâce à un tableau de bord interne, les fonctionnaires peuvent décider quelles données partager, quand les partager et avec qui. Ils peuvent également planifier ou lancer des extractions ponctuelles, effectuer des vérifications, personnaliser les champs à partager avant le transfert et vérifier les données transmises. À l’heure de publier cet article, 11 pays avaient mis en œuvre ou étaient en train de mettre en œuvre l’application de partage des données, et 20 pays fournissaient des données manuellement et prévoyaient d’automatiser les choses à moyen terme.

Ensembles de données

Première du genre en Afrique, la plateforme recueille des données au niveau des transactions. Les ensembles de données partagés incluent plusieurs éléments pertinents, par exemple l’identifiant de la déclaration, le code produit, le code du bureau de douane, la valeur, la quantité, le pays d’origine, les droits, taxes et frais, l’utilisation des préférences, les coûts de transport et les horodatages (dates d’enregistrement et de dédouanement, par exemple). Ces champs de données permettent à l’ATO de générer plus de 20 indicateurs sur le commerce au niveau des pays, des régions et du continent, indicateurs conçus pour un large éventail d’utilisateurs, depuis les administrations nationales jusqu’aux organisations actives à l’échelle régionale ou continentale.

Qualité des données

Dès leur réception par l’ATO, les ensembles de données entrent dans un pipeline informatique conforme aux normes du secteur et spécifiquement mis au point pour les besoins du projet. Ce pipeline permet de transformer les données brutes des douanes en indicateurs sur le commerce et de produire des rapports sur la qualité des données. Cela permet un retour d’information en temps réel sur la qualité des données et la mise à jour des indicateurs.

Chaque ensemble de données partagé fait l’objet de trois types de vérifications :

  1. Vérifications au niveau des douanes : effectuées au niveau de la déclaration ou de l’élément déclaré, en mettant l’accent sur les six dimensions de la qualité des données – exhaustivité, unicité, actualité, validité, exactitude et cohérence. Elles permettent de détecter les anomalies potentielles, telles que les valeurs manquantes ou inattendues ou encore les prix unitaires anormalement bas ou élevés, entre autres incohérences potentielles.
  2. Vérifications au niveau des échanges : effectuées à un niveau plus agrégé pour détecter d’éventuelles valeurs inattendues des flux commerciaux.
  3. Vérifications au niveau tarifaire : permettent de repérer les éventuelles anomalies par rapport au barème des tarifs douaniers défini dans le système informatique des douanes.

Les rapports sur la qualité des données (voir la figure 1 pour un exemple) sont générés et partagés avec les autorités douanières partenaires pour que celles-ci les examinent, fassent part de leurs commentaires et/ou prennent des mesures. Seuls les ensembles de données qui satisfont aux critères de qualité minimaux prédéfinis sont exportés vers la plateforme des données douanières de l’Afrique. En fonction de la gravité des anomalies, des corrections automatiques des données sont appliquées le cas échéant.

Figure 1 : Rapport succinct sur la qualité des données concernant les vérifications effectuées au niveau des douanes

 Mise à jour des indicateurs

Une fois qu’un ensemble de données entrant est chargé dans la plateforme des données douanières de l’Afrique, le pipeline met automatiquement à jour les indicateurs sur le commerce en combinant les données douanières avec des ensembles de données complémentaires. Pour un pays comme Madagascar, le cycle de traitement complet – de l’harmonisation des données et des contrôles de qualité à l’exportation vers la plateforme et à la génération des indicateurs – prend environ trois minutes pour toutes les déclarations enregistrées et évaluées au cours d’un mois donné.

Visualisation des indicateurs et informations sur le commerce sur la plateforme de l’ATO

Le site web de l’Observatoire africain du commerce (https://ato.africa/fr) permet de consulter et de visualiser les informations et indicateurs sur le commerce. La plateforme en ligne (voir la figure 2) est structurée autour de trois modules spécialisés :

  • Comparer – ce module permet aux entrepreneurs de comparer les marchés africains pour leurs produits et de repérer les débouchés prometteurs.
  • Explorer – ce module permet aux entreprises d’examiner plus en détail les informations sur le commerce et l’accès au marché pour les débouchés prometteurs qu’elles ont repérés.
  • Analyser – ce module aide les responsables politiques et les analystes à surveiller le commerce africain, à évaluer les performances aux frontières et à suivre l’avancement de l’intégration intra-africaine au fil du temps.
Figure 2 : Les trois modules du site web de l’ATO

Les informations traitées qui sont généralement disponibles pour le public – statistiques sur le commerce international et sur les taxes et droits applicables, par exemple – sont accessibles à tous. En revanche, les informations sensibles qui ne sont pas déjà dans le domaine public – par exemple, certains indicateurs sur le commerce (recettes fiscales, par exemple), certains filtres (bureau de douane, par exemple) et les rapports sur la qualité des données – ne sont consultables que dans la section de la plateforme dont l’accès est restreint. Cet accès varie selon le pays et est limité aux utilisateurs dûment habilités.

Une initiative aux effets tangibles pour les douanes

Depuis sa création, l’ATO a apporté un soutien concret aux autorités douanières partenaires, notamment en améliorant le suivi des opérations et en aidant aux analyses. Des indicateurs sur le commerce fondés sur des données douanières sont mis à disposition pour 26 pays. En outre, il est ressorti d’une analyse des évaluations de la qualité des données de l’ATO que, pour les ensembles de données fournis en 2025, des anomalies potentielles avaient été trouvées dans environ 10 % des enregistrements (c’est-à-dire des éléments déclarés) en moyenne. Au total, plus de 35 types de problèmes de qualité des données avaient été mis en évidence.

Des effets concrets à court terme ont déjà été observés, par exemple des améliorations dans la configuration des systèmes nationaux de gestion des douanes pour de meilleurs rapports et une meilleure évaluation des risques. Le soutien de l’ATO a aidé certaines autorités douanières à repérer des déclarations non conformes et, donc, à mettre au jour des fraudes importantes. Par ailleurs, les mesures prises à la suite de ce soutien produiront des résultats à plus long terme ; elles permettront par exemple de réduire la fréquence des valeurs manquantes et d’améliorer l’exhaustivité des ensembles de données.

L’outil automatisé de bout en bout de l’ATO gagne en outre en efficacité à mesure que le nombre de pays partenaires augmente. En effet, une couverture plus large contribue à l’exhaustivité de la plateforme : un nouveau pays qui commence à partager des données offre aux pays exportateurs la possibilité d’analyser avec quelle fréquence des préférences tarifaires sur leurs exportations sont utilisées dans ce nouveau pays partenaire. Chaque nouveau participant à l’initiative renforce également l’outil ATO automatisé du fait des synergies générées : par exemple, un contrôle de qualité mis au point à l’origine pour un pays est, par défaut, étendu à tous les autres.

L’ATO ouvre la voie à de nouveaux domaines de collaboration. Les administrations participantes pourraient, par exemple, accepter de partager les données qu’elles soumettent à la plateforme pour effectuer des analyses miroirs et comparer les déclarations à l’exportation et à l’importation afin de repérer d’éventuelles irrégularités, telles que des sous-évaluations, des classements incorrects (glissement tarifaire) ou de fausses déclarations d’origine.

Les participants pourraient aussi décider d’utiliser les données pour surveiller les flux commerciaux le long de certains corridors ou d’intégrer les données de l’ATO des contrôles de qualité dans les modèles nationaux de gestion des risques douaniers. Ces pratiques leur permettraient à terme de progresser vers des approches régionales ou continentales de la gestion des risques douaniers, ce qui favoriserait la détection de la non-conformité et faciliterait le commerce dans toute l’Afrique.

En savoir +
ato@intracen.org
https://ato.africa/fr