Panorama

Saisi, identifié, étudié et rendu ! Comment le British Museum met son expertise au service des forces de répression britanniques

Par St John Simpson, département du Proche et du Moyen-Orient, British Museum

Lorsque les autorités chargées de la lutte contre la fraude ou encore les acteurs du marché de l’art soupçonnent que des biens culturels ont été acquis illégalement, ils doivent s’adresser à des experts qui soient en mesure de déterminer la qualité, l’origine et la valeur des objets. Au Royaume-Uni, ce rôle revient au British Museum. Dans le présent article, St John Simpson, du département du Proche et du Moyen-Orient, décrit le rôle du British Museum dans la lutte contre le trafic d’antiquités et évoque quelques exemples de restitution d’antiquités à leurs propriétaires légitimes.

Le British Museum est le principal organe de conseil au Royaume-Uni pour toute demande ou enquête portant sur des antiquités et il travaille donc en étroite collaboration non seulement avec les autorités chargées du respect de la loi, telles que la UK Border Force, le Service des recettes fiscales et des douanes de Sa Majesté, l’Unité des arts et antiquités de la Metropolitan Police ou encore l’Arts Council, mais aussi avec les acteurs du marché tels que l’Art Loss Register, les salles de vente aux enchères, les antiquaires et marchands d’art et les collectionneurs privés.

Le protocole suivi

Notre conseil est demandé de manière tout à fait confidentielle. Si les objets s’avèrent être anciens et en violation avec les lois portant sur les antiquités et autres, et/ou ne pas correspondre avec la déclaration qui les couvre, nous en notifions le musée du pays qui nous paraît être le lieu d’origine des biens, demandons l’autorisation de poursuivre notre enquête et informons la représentation diplomatique du dit pays à Londres.

Si nous intervenons à la demande d’une autorité répressive, nous élaborons un rapport officiel, nous cataloguons et photographions les objets et, dans certains cas, nous effectuons une analyse scientifique afin de répondre à des questions que nous pourrions avoir dans le but d’étayer une hypothèse ou simplement dans le cadre de notre travail de recherche.

Nous n’intervenons plus jusqu’à ce que nous soyons informés de la confiscation des biens en cause ou de l’abandon de toute revendication les concernant et qu’ils vont être rendus au pays pertinent. À ce moment-là, nous préparons un « rapport sur l’état de conservation » des objets, rédigeons un communiqué de presse et informons les journalistes spécialisés en art que la question pourrait intéresser. Dans le même temps, nous travaillons avec le musée et la représentation diplomatique concernés afin d’assurer une restitution des biens aussi pratique que possible, suivant un calendrier convenant à toutes les parties, et tenons informées les instances gouvernementales impliquées.

Nous avons mis au point ce protocole dans un premier temps avec nos collègues du Musée national d’Afghanistan et nous l’avons suivi depuis lors avec le Conseil d’État des antiquités et du patrimoine irakien et avec le Ministère de la culture d’Ouzbékistan. Dans chaque cas, ce protocole s’est révélé extrêmement positif et nous avons l’intention de nous y tenir avec d’autres pays à l’avenir.

Afghanistan

Il y a onze ans, en février 2009, nous avons renvoyé vers Kaboul 22 caisses de plus de trois tonnes, contenant plus de 1.500 objets saisis en Grande-Bretagne entre 2003 et 2007. La logistique, complexe, compte tenu de l’ampleur de l’opération et relativement coûteuse, a été prise en charge par le Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth britannique (le « Foreign Office ») et la Croix-Rouge internationale. Nous leur en sommes extrêmement reconnaissants.

Bristish Museum
Flasque pour cosmétiques datant d’il y a 4.000 ans, provenant d’un cimetière pillé en Afghanistan / Copyright British Museum

Parmi les biens rendus figuraient des flasques en cuivre pour cosmétiques, des miroirs et des armes qui avaient été pillés dans des tombes datant d’il y a 4.000 ans dans le nord de l’Afghanistan. Il y avait aussi des objets de la civilisation grecque antique, de l’époque médiévale et de périodes ultérieures. Des photographies d’un assortiment de ces objets ont été utilisées pour compléter la Liste rouge des antiquités afghanes en péril publiée par le Conseil international des musées. Certains de ces biens sont maintenant exhibés au Musée national d’Afghanistan à Kaboul.

En juillet 2012, juste avant les Jeux olympiques de Londres, un deuxième grand envoi vers Kaboul a été réalisé par avion militaire avec l’aide généreuse des Forces armées britanniques. Il s’agissait d’objets bien connus qui avaient été volés au musée de Kaboul durant la guerre civile et qui avaient été retrouvés auprès de particuliers en Grande-Bretagne et au Japon dans le cadre de cinq enquêtes différentes menées par la UK Border Force et la Metropolitan Police, puis rachetés au nom des autorités de Kaboul par John Eskenazi, un marchand d’art respecté. Notre rôle s’est résumé à celui d’intermédiaire.

Les 821 objets ont été remis en état, soumis à une analyse scientifique, repris dans des publications et exposés au British Museum avant d’être soigneusement emballés en vue de leur restitution.  Ces  antiquités dataient de périodes similaires à celles mentionnées plus haut. Quelques pièces étaient des objets que l’on trouve typiquement dans les cimetières, tels que des cachets-sceaux en alliage de cuivre, des pots de cosmétiques et des récipients en chlorite, mais il s’y trouvait également des articles de périodes postérieures tels que des bols en pierre avec des incrustations de couleur, dont les plus connues proviennent du site lourdement pillé de la ville hellénique d’Aï Khanoum, dans le nord de l’Afghanistan.

En analysant ces objets, nous avons découvert que le fard ancien pour les yeux contenu dans un récipient vieux de 4.000 ans avait été fabriqué à base de céruse. Nous avons réussi à identifier l’essence de bois à l’intérieur de la tige d’une arme remontant à l’Âge de bronze et en confirmer la datation au carbone 14, qui la plaçait entre le 19ème et le 20ème siècle avant notre ère. Enfin, nous avons pu établir que des têtes miniatures taillées dans le bois, et à l’aspect pour le moins surprenant étaient des fausses antiquités, la radiodatation nous permettant d’affirmer avec un taux de fiabilité de 91,7% qu’elles avaient été fabriquées entre 1988 et 1990. Nous sommes en train de mettre la dernière main au rapport de nos conclusions et au catalogue des objets. Cet ouvrage se penchera également sur les tendances en matière de saccage et de trafic illicite d’antiquités en Afghanistan à partir des années 1960.

La restitution des objets avait été annoncée par le premier ministre britannique de l’époque, David Cameron, au cours d’une visite officielle à Kaboul. L’annonce avait été suivie d’une cérémonie de remise formelle des objets. Le Musée national d’Afghanistan et le British Museum avaient publié simultanément des communiqués de presse identiques, en dari et en anglais, et plusieurs articles de presse étaient parus dans la presse locale et internationale.

Le 9 mai 2016, nous avons eu la chance de pouvoir rendre aux autorités de Kaboul un autre objet important qui avait également été dérobé au Musée national durant la guerre civile, dans les années 1990. Il s’agissait d’un bol en cuivre étamé, gravé d’une inscription et datant de l’ère des Safavides, qui avait été acheté en toute bonne foi à Djeddah, en 1994, par un couple d’expatriés qui vivait à l’époque en Arabie saoudite. Le vendeur de l’objet était un antiquaire afghan et il semble aujourd’hui que d’autres articles de l’ère islamique volés ou exportés illégalement depuis l’Afghanistan aient été vendus en empruntant le même itinéraire, ce qui permet d’espérer qu’ils seront retrouvés un jour en Arabie saoudite ou recouvrés auprès d’autres expatriés ayant séjourné dans le pays. Le couple d’expatriés avait présenté le bol à la maison Christie & Co de Londres, où il avait été identifié comme provenant du musée de Kaboul et déclaré comme invendable aux enchères. Bien que déçu, le couple avait généreusement accepté d’en faire don à l’Afghanistan et nous sommes intervenus en tant que tierce partie.

Nous avons organisé la restitution suivant un calendrier qui nous permettrait de la faire coïncider avec l’arrivée à Londres du président Ashraf Ghani et de son prédécesseur, Hamid Karzaï. Quelques jours plus tard, nous avons reçu un courriel nous confirmant que le directeur du Musée à Kaboul avait bien reçu le bol qui est à présent exposé dans la nouvelle galerie d’art islamique du Musée national d’Afghanistan.

Ouzbékistan

Bristish Museum
Le carreau en céramique volé en Ouzbékistan et restitué à l’occasion d’une cérémonie officielle au British Museum / Copyright British Museum

Le 18 juillet 2017, un gigantesque carreau en céramique a été rendu à l’Ouzbékistan. Le carreau portait une inscription en thuluth, un style calligraphique canonique pour les langues utilisant l’alphabet arabe, portant l’indication « en l’an six cent cinq », se référant à l’an 605 AH, soit 1208 ou 1209 AD. Il provient du mausolée de Chashma-Ayub à Vabkent, près de Boukhara en Ouzbékistan, exemple des structures islamiques orientales typiquement érigées à des fins commémoratives.

Constitué d’un tombeau ou mémorial sis dans un enclos ouvert auquel le visiteur accède par une entrée monumentale, ce mausolée compte parmi les nombreux sites d’Asie centrale consacrés au prophète nommé Job dans la Bible et Ayoub dans l’islam. Dans la tradition coranique, Ayoub est considéré comme un martyr et un prophète que Dieu a délivré de ses affections cutanées en lui donnant accès à une source d’eau. Dans le folklore d’Asie centrale, il était considéré comme un guérisseur et comme le patron des producteurs de soie, étoffe dont le commerce représentait une part importante de l’économie de la Boukhara médiévale.

Le monument avait été construit au 12ème siècle mais avait été remodelé ultérieurement, lorsque Boukhara était devenue un centre important de la Route de la soie et la capitale provinciale du puissant empire des Qarakhanides. C’est durant cette phase qu’une haute entrée avait été ajoutée, avec une magnifique inscription en céramique turquoise en son sommet. Le carreau retrouvé appartient au dernier tronçon de l’inscription qui indique que « Le Prophète – que la paix soit sur lui – a dit : je vous avais certes interdit de visiter les tombes. A présent, visitez-les. Ce monument a été érigé en l’an six cent cinq ». L’inscription témoigne d’un moment de tension importante au sein de l’islam sur la question de savoir si la visite des tombeaux des saints était une forme d’idolâtrie et devait être interdite dans la société.

Le carreau épigraphique avait été illégalement enlevé du bâtiment vers 2014 et mis à la vente par l’antiquaire londonien Simon Ray. Heureusement, un ancien conservateur de l’Ashmolean Museum, spécialisé dans l’art oriental et qui avait visité Chashma-Ayub, a reconnu le carreau en consultant le site web du marchand. Il l’a dûment informé et le propriétaire de l’objet nous a immédiatement contactés et nous a amené l’objet quelques heures après. Nous avons alors suivi notre procédure habituelle.

Le communiqué de presse a rapporté les déclarations du premier ministre d’Ouzbékistan, du directeur du British Museum et de l’antiquaire Simon Ray. L’ambassade ouzbèke s’est chargée de renvoyer la caisse contenant le carreau. Les autorités d’Ouzbékistan ont mené une enquête officielle et ont rapporté que le carreau serait conservé au Musée d’art à Tachkent avant d’être replacé sur son monument d’origine.

Irak

Notre protocole a suscité l’attention et a vite servi de modèle en matière de restitution de biens, notamment pour ce qui concerne les antiquités irakiennes. Depuis 2018, un grand nombre de tablettes cunéiformes de Mésopotamie, ainsi que quelques cachets et une pierre babylonienne de bornage taillée, appelée koudourrou, ont été remis à l’ambassade d’Irak.

 

Bristish Museum
Des tablettes cunéiformes volées en Irak

Certains objets avaient pour origine le site de Tello où nous avons mené des fouilles dans le cadre du Programme de formation urgente à la gestion du patrimoine en Irak financé par le gouvernement britannique. Ces pièces avaient été volées en avril 2003, juste après l’invasion de l’Irak dirigée par les États-Unis, et s’étaient retrouvées directement sur le marché avant d’être saisies au cours d’une descente de la Metropolitan Police en mai 2019. Les inscriptions sur certains des objets faisant référence non seulement au site de Tello mais aussi au temple où nous menions nos excavations, l’emplacement d’origine de ces objets ne faisait pas le moindre doute, comme dans le cas du carreau ouzbek, et nous savions en toute certitude à quel pays les rendre.

Les autres biens provenaient de pillages effectués en 2003 et ils avaient été saisis à l’importation par la UK Border Force et avaient fait l’objet d’une enquête par le Service des recettes fiscales et des douanes de Sa Majesté. Ils provenaient sans doute d’autres sites archéologiques situés à quelque 100 kilomètres de Tello, notamment de la ville d’Irisagrig dont le nom apparaît sur des tablettes saisies en 2003 et 2004 par la Douane jordanienne et par les autorités fédérales américaines. Si de tels objets apparaissent à tout autre endroit qu’en Irak, c’est qu’ils ont clairement été volés et exportés illicitement.

De retour en Afghanistan

Notre expérience la plus récente nous renvoie en Afghanistan. En septembre 2002, l’Unité des arts et antiquités de la Metropolitan Police avait ouvert une enquête concernant une autre découverte réalisée par la UK Border Force. Cette fois, une magnifique collection de neuf têtes en argile peintes et une grande sculpture en schiste avaient été passées en contrebande depuis l’Afghanistan au Pakistan, via Peshawar.

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Sculpture du Gandhara saisie par la UK Border Force en 2002 / Copyright British Museum

Les objets nous ont été soumis pour que nous puissions les identifier et confirmer qu’ils étaient bien originaires d’Afghanistan. Les pièces provenaient à l’évidence d’un ou de plusieurs monastères bouddhistes. La plupart représentaient des bodhisattvas, c’est-à-dire des hommes et des femmes aspirant à atteindre l’état d’illumination du bouddha. Des photographies des objets ont été prises et envoyées à plusieurs spécialistes du bouddhisme. Ils ont confirmé la similarité des nombreuses têtes avec des pièces connues provenant de monastères situés dans la zone de Hadda, en Afghanistan, près de Jalalabad, sur l’une des principales routes anciennes (et modernes) reliant Kaboul à Peshawar.

Le directeur du Musée national de Kaboul nous a encore une fois autorisés à mener des analyses scientifiques et à exposer les objets avant de les restituer. Malheureusement, les articles avaient sans doute été mal emballés par les trafiquants et ils étaient donc en mauvais état. Une fois de plus, nous sommes redevables à John Eskenazi qui a généreusement proposé de couvrir les coûts considérables liés à leur conservation et à leur montage aux fins de l’exposition. Notre département de recherche scientifique a analysé les pigments utilisés pour colorer les sculptures en argile et trois d’entre elles ont subi un examen tomodensitométrique, nous permettant à présent de disposer d’informations détaillées sur la façon dont elles ont été fabriquées.

Nous avons montré ces pièces aux médias lors de la présentation du Rapport annuel du British Museum, et notre directeur, le Docteur Fischer, leur a expliqué la façon dont nous travaillons avec d’autres musées dans le monde. Nous les avons également exposées à l’occasion d’un événement organisé par l’ambassadeur de la République islamique d’Afghanistan pour mettre à l’honneur l’initiative « Médias afghans pour la démocratie ».

Au cours des trois derniers mois, nous avons présenté ces pièces au public à l’occasion d’une exposition spéciale au British Museum qui va tourner ensuite dans plusieurs villes. Ces expositions visent certes à permettre au public d’admirer des pièces et des objets avant qu’ils ne soient restitués à leur pays d’origine, mais aussi à faire connaître notre rôle et la collaboration étroite mise en place avec les services répressifs et avec les musées d’art partout dans le monde.

 

En savoir +
https://blog.britishmuseum.org/art-in-crisis-identifying-and-returning-looted-objects/