Dossier: Destination données

Les données géo-spatiales au service de la Douane du Niger

24th février 2022
Par Dan Bouga Boukari, Chef de la Cellule d’analyse des données et des réformes au sein de la Douane du Niger, Nicolas Saporiti, Directeur de Geo212, et Romane Delteil, analyste géographe

Dans le numéro de juin 2019 d’OMD Actu, le Secrétariat de l’OMD encourageait les douanes à examiner le recours aux données géoréférencées pour une gestion plus efficace des frontières. Au Niger, la Douane a récemment commandité une étude visant à analyser les flux commerciaux transfrontaliers en s’appuyant sur l’imagerie satellitaire. Elle présente ici les informations qui ont ainsi été collectées et explique comment elles vont lui servir à réorganiser ses services opérationnels et parvenir à un maillage efficace du territoire.

Les frontières du Niger

Le Niger est un pays sans littoral qui partage des frontières terrestres avec sept pays. Les marchandises exportées, importées et en transit y sont transportées par la voie terrestre sur un territoire très vaste. Outre la gestion des échanges commerciaux légaux, la Douane a aussi pour mandat de lutter contre divers trafics, notamment le trafic de drogue, d’or et de personnes dans le Nord du pays. L’immensité du territoire est un véritable défi et les frontières du Niger sont souvent qualifiées de « poreuses »

À cela vient s’ajouter une insécurité grandissante le long des frontières. Depuis près d’une décennie, le pays fait face aux attaques du groupe armé Boko Haram dans la zone du Lac Tchad et à d’autres groupes terroristes – principalement affiliés à Al-Qaida ou à l’État Islamique – dans la région du Liptako-Gourma, à la frontière avec le Mali et le Burkina Faso. Cette dernière est aussi le théâtre d’activités criminelles, de banditisme et de conflits communautaires.

Si la Douane a une présence physique sur le terrain, cette dernière est parfois limitée et ne permet pas d’appréhender la totalité des flux commerciaux, ni d’optimiser l’organisation des services et leurs interventions. Pour pallier ces diverses contraintes, l’idée est née de réaliser une étude géospatiale qui s’appuierait notamment sur l’imagerie satellitaire pour répertorier et cartographier les principaux centres de commerce transfrontaliers, et les signes d’activité naissante.

L’expertise géospatiale au service de l’analyse des flux

L’étude a bénéficié du soutien de la Banque Mondiale et a été confiée à Geo212, société de conseil en géo intelligence et imagerie. Les analystes sont partis du principe que tout flux de marchandises crée de l’enrichissement et que ce dernier laisse des empreintes sur le terrain. Parmi ces « marqueurs », on trouve, par exemple, un développement urbain, l’extension ou la création de marchés et de zones de stockage, l’apparition d’axes routiers ou l’intensification du trafic sur les axes connus ou alternatifs.

L’étude s’est concentrée sur deux éléments du territoire qui structurent les flux transfrontaliers :

  • les centres de commerce, terme général qui intègre les villes et les zones de transit,
  • le réseau de transport routier (considérant que c’est le mode de transport prépondérant au Niger).

Leur analyse a nécessité la mobilisation croisée de plusieurs compétences essentielles :

  • une compétence en imagerie spatiale, impliquant une connaissance de l’offre relative à ces données (coûts, fréquence d’acquisition, résolution spatiale, etc.)
  • une compétence en photo-interprétation (détection et identification des objets, observation temporelle)
  • une compétence géographique impliquant de savoir relier le résultat des observations à un contexte (politique, sécuritaire, économique) et à une situation géographique, qu’elle soit locale ou plus globale.
  • une compétence en sources ouvertes (portails cartographiques et statistiques, articles de presse, ouvrages de référence et autre documentation), impliquant une connaissance de ces sources et une capacité à les qualifier, les manipuler et à les croiser.

L’usage combiné de ces différentes expertises permet de produire des informations géographiques utiles et précises, c’est-à-dire qui rendent compte de la réalité du terrain. Elles permettent la construction d’analyses géographiques inédites et essentielles à la prise de certaines décisions, répondant aux besoins spécifiques des agents des douanes.

La méthode analytique 

Une analyse générale de l’ensemble du territoire du Niger a d’abord été réalisée afin d’identifier les principaux centres de commerce transfrontaliers au Niger et dans les pays voisins, et les axes qui les relient. 71 villes impliquées dans les échanges transfrontaliers du Niger ont été sélectionnées, caractérisées et mises en relation (Figure 1).

Figure 1 : Exemple d’associations, zone frontalière Niger/Nigeria et principaux axes d’échanges

Cette première analyse a ensuite permis de présenter une cartographie de la croissance estimée de ces villes sur les dix dernières années (Figure 2), l’objectif étant de repérer les zones frontalières les plus dynamiques.

Figure 2 : Croissance estimée des villes retenues sur une période équivalente à la décennie 2010-2020

Dans un second temps, huit zones de taille variable, susceptibles d’abriter des corridors transfrontaliers actifs, et deux corridors transnationaux connus ont été identifiés pour être examinés de manière plus approfondie. L’apport des douanes a été essentiel lors de cette étape. Le dialogue entre douaniers et analystes de Geo212 a permis d’ajuster la méthodologie au plus près des besoins opérationnels. Les analystes ont mis en exergue les caractéristiques frontalières topographiques et anthropiques de chacune des huit zones, y ont identifié les points de passage principaux et alternatifs, et ont répertorié les objets d’intérêt particuliers. Les corridors connus ont ensuite été examinés pour y mettre en évidence, à côté des voies officielles, les voies alternatives empruntées au sein même du Niger et pour franchir les frontières.

Cette seconde analyse s’est très fortement appuyée sur l’imagerie satellite à très haute résolution (submétrique) qui a permis d’observer le développement des lieux à une échelle très fine (croissance des petites localités, structuration intra urbaine, apparition de zones de stockage ou de postes-frontières, etc.). Les analystes ont pu relier certains changements au contexte sécuritaire (militarisation d’une zone, apparitions de camps, destruction de villages, etc.) et faire émerger une vision globale des dynamiques frontalières de chacune des zones.

Figure 3 : Analyse multiscalaire d’une zone de transit transfrontalière, du corridor national au point de passage d’Assamaka à la frontière Niger/Algérie

Figure 4 : Synthèse cartographique des résultats de l’analyse des zones transfrontalières

Des résultats remobilisables par les Douanes

Toutes les observations sont détaillées et synthétisées dans un rapport d’analyse richement illustré remis aux autorités du Niger. Les objets d’intérêt et les points de passages frontaliers identifiés dans les zones étudiées sont compilés dans une base de données mise à la disposition de la Douane. Cette dernière peut maintenant croiser ses propres données avec les informations fournies. Cela lui permettra de construire de nouveaux supports d’aide à la décision afin d’orienter la réorganisation des services opérationnels et parvenir à un maillage plus adapté du territoire.

D’ores et déjà des réflexions sont engagées sur les points suivants :

  • la création de nouveaux postes de douane ;
  • la suppression ou le déplacement de certaines unités douanières ;
  • le rehaussement du seuil de compétence de certains bureaux de douane ;
  • une dotation en équipement plus importante pour certaines unités opérationnelles.

Le géospatial et la surveillance des frontières

Cette étude a démontré l’utilité des outils actuels de l’observation de la terre dans l’analyse des dynamiques frontalières. Ces outils permettent de réaliser des observations à une échelle très fine dans des zones difficiles d’accès pour des raisons topographiques ou sécuritaires, d’effectuer des comparaisons temporelles et d’estimer les dynamiques de changements et de développement de certains espaces. Il serait donc possible de suivre les évolutions futures par le biais d’un service de monitoring permettant une mise à jour régulière des données géographiques produites à partir des images. Également, il serait envisageable de savoir quelles voies sont activement empruntées dans certaines zones frontalières : le nombre de camions répertoriés sur les images et la multiplication des traces visibles, sont autant d’indices d’une circulation récente et régulière (Figure 5). Ces observations seront facilitées par les constellations satellitaires en cours de construction qui rendront possibles des analyses quotidiennes, voire plurijournalières.

Figure 5 : Image haute résolution d’une zone de transit très fréquentée à la frontière Algérie/Niger, analysée dans l’étude

Plus largement, ces travaux ont mis en évidence la pertinence de l’analyse géospatiale pour les Douanes et il est certain que les travaux menés avec le Niger, sous l’égide de la Banque Mondiale, sont reproductibles dans d’autres pays.

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www.geo212.fr
nicolas.saporiti@geo212.fr