Protéger la société en temps de crises politique et sécuritaire : retour en Haïti
23 juin 2026
Par l’Administration Générale des Douanes d’HaïtiIl y a trois ans, nous décrivions dans ce magazine la crise sécuritaire en Haïti et ses impacts sur la Douane. Aujourd’hui, alors que la crise perdure, étouffant l’économie haïtienne en accroissant le coût des transactions commerciales internationales, nous voudrions revenir sur certaines stratégies et expliquer les résultats obtenus.
Petite économie dépendante du commerce international pour obtenir biens manufacturés et produits alimentaires, Haïti continue d’être plongée dans la violence. Les gangs contrôlent environ 80 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, notamment l’ensemble du littoral de la baie où sont implantés le port, ses terminaux, le bureau de douane, les magasins entrepôts et aires de dédouanement ainsi que les entrepôts gaziers. Deux groupes armés tiennent également la route menant au bureau frontalier de Malpasse, situé à 50.4 km de la capitale à la frontière avec la République dominicaine.
La résilience de la Douane est plus que jamais essentielle au pays. Il s’agit de collecter les recettes indispensables au financement de l’État, de réguler les flux commerciaux et de défendre la production nationale contre la concurrence déloyale de la contrebande, et, enfin, de réduire l’insécurité et la violence en luttant contre les trafics illicites et la criminalité.

En outre, l’ouragan Melissa, qui a frappé le sud du pays en octobre 2025, a rappelé une fois de plus le rôle critique de la Douane dans les situations d’urgence. Suite à l’activation de l’article 182 alinéa 6 du Code Douanier qui autorise l’importation en franchise des droits et taxes des marchandises destinées à être distribuées aux personnes victimes de catastrophe naturelle ou utilisées à leur profit, des brigades mixtes associant le Ministère de l’Economie et des Finances, la Direction de la Protection civile, le Service de quarantaine et des agents douaniers ont travaillé sans relâche 24h/24 pour acheminer vivres, médicaments, vêtements et tentes vers les populations sinistrées, levant les obstacles administratifs habituels au nom de l’urgence humanitaire.
Les 2 150 agents de l’Administration Générale des Douanes (AGD) opèrent dans un environnement dangereux. La Direction générale a été déplacée au bureau de l’aéroport depuis que les gangs ont pris le contrôle de la zone portuaire. Les agents affectés au port effectuent des rotations entre les terminaux et l’aéroport pour assurer la continuité des opérations.
Malgré ces contraintes, les dix-sept bureaux extérieurs de dédouanement restent opérationnels : douze dans les ports et aéroports, quatre le long de la frontière terrestre, auxquels s’ajoutent neuf de proximité dans les zones franches et six postes de contrôle routier surveillant les flux de marchandises et de personnes.

Les 2 150 agents de l’Administration Générale des Douanes (AGD) opèrent dans un environnement dangereux. La Direction générale a été déplacée au bureau de l’aéroport depuis que les gangs ont pris le contrôle de la zone portuaire. Les agents affectés au port effectuent des rotations entre les terminaux et l’aéroport pour assurer la continuité des opérations.
Malgré ces contraintes, les dix-sept bureaux extérieurs de dédouanement restent opérationnels : douze dans les ports et aéroports, quatre le long de la frontière terrestre, auxquels s’ajoutent neuf de proximité dans les zones franches et six postes de contrôle routier surveillant les flux de marchandises et de personnes.
Contrôle systématique des marchandises importées
En réponse à la crise sécuritaire, l’AGD a instauré le contrôle physique systématique des marchandises importées, suspendant temporairement le circuit vert habituellement accordé aux opérateurs présentant un profil de conformité établi, tout en maintenant des mesures de facilitation spécifiques pour les opérateurs dont le profil de risque est maîtrisé. Cette mesure d’exception a vocation à être levée dès que la situation sécuritaire le permettra.
Travail à distance et contrôle délocalisé
Pour maintenir la continuité du service en période de crise, l’AGD a autorisé le travail à distance via SYDONIA et le contrôle physique des marchandises dans les locaux des opérateurs, ces derniers assurant le transport des agents en véhicules blindés. Ces mesures, toujours en vigueur, soulèvent des risques de corruption que l’AGD atténue par la traçabilité numérique des opérations et la rotation des agents affectés aux contrôles délocalisés.
Numérisation et facilitations pour les opérateurs de confiance
La situation sécuritaire et les mesures de contrôles mises en place ont contribué à l’allongement des temps de passage aux frontières. Pour pallier cela, en mars 2023, un nouveau Code des douanes permettant la mise en place de facilitations significatives pour les opérateurs économiques entrait en vigueur.
Parmi les avancées les plus structurantes, figurent la numérisation et le téléversement sur le système informatique de la douane des documents joints à la déclaration en douane, conformément à l’article 95 alinéa 1 du Code. Ces deux mesures conjointes ont réduit considérablement les délais de traitement et renforcé la traçabilité des opérations.
En outre, un protocole d’accord entre le Ministère de l’Économie et des Finances, l’Association des Industries d’Haïti et la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti institue un régime dérogatoire de facilitation douanière pour le secteur industriel, réservé aux opérateurs exerçant une activité reconnue, membres en règle des organisations signataires, affichant un historique de conformité satisfaisant et acceptant un contrôle a posteriori garantissant ainsi que la fluidité accordée ne compromet pas l’intégrité du dispositif de contrôle.
Les entreprises éligibles bénéficient notamment :
- de la possibilité d’entreposer des matières premières à l’usine sous contrôle douanier;
- de procédures simplifiées de dédouanement et de l’orientation vers le circuit informatique dit «le circuit vert » réservé aux transactions évaluées comme ne présentant pas de risque de non-conformité en matière fiscale ;
- du pré-dédouanement ou de la déclaration anticipée ;
- de l’exemption de pénalités en cas d’erreurs matérielles involontaires ;
- de la suppression de l’amende pour déclaration tardive dans les cas dument justifiés ;
- du régime d’entrepôt de stockage pour les matières éligibles et intrants.
Pour bénéficier de ces facilitations, les entreprises constituent une garantie globale couvrant l’ensemble de leurs engagements douaniers.
Des recettes en nette progression
En 2023, les recettes avaient nettement augmenté. Cela était en partie lié aux difficultés opérationnelles des bureaux de douane de Port-au-Prince et de Malpasse qui avaient conduit les opérateurs économiques à se tourner vers des points d’entrée mieux contrôlés.
La comparaison de certains indicateurs entre la période d’octobre 2022 à avril 2023 et la période d’octobre 2025 à avril 2026 témoigne d’une progression remarquable.
Le nombre de conteneurs traités est passé de 35 171 à 42 033 unités, soit une hausse de 19.5 %, tandis que le volume total de marchandises est passé de 1 880 513 tonnes à 2 641 319 tonnes, soit une augmentation de 40.5 %, traduisant non seulement un accroissement du nombre de déclarations, mais une densification sensible des chargements.

Sur le plan des recettes, les performances sont tout aussi éloquentes. Les droits et taxes collectés atteignent désormais environ onze milliards de gourdes par mois, soit plus de 84 millions de dollars américains, représentant 60 % des recettes fiscales de l’État en hausse de quatre points de pourcentage. Cette progression est d’autant plus significative qu’elle est réalisée dans un contexte où il y a eu une appréciation du taux de change qui est passé de 156 à 130.75 gourdes pour un dollar américain. La hausse des recettes reflète ainsi un élargissement réel de la base de calcul des droits et taxes, ainsi qu’une amélioration structurelle de l’efficacité de la collecte.
Trois mesures phares
Trois chantiers ont produit des effets tangibles au cours de la période :
- L’optimisation des espaces de travail a constitué un levier concret de modernisation opérationnelle. Le réaménagement et l’agrandissement des bureaux réunissant désormais les Offices central, du port et de l’aéroport de Port-au-Prince, combinés à la création de guichets dédiés par type d’opération et par profil d’opérateur, ont permis de rationaliser les missions de contrôle, fluidifier le traitement des dossiers et réduire les points de contact inutiles entre usagers et agents, facteurs traditionnels de risque de corruption. L’impact sur les recettes a été direct et mesurable : la progression des droits et taxes collectés confirme que l’organisation physique des espaces de travail est un déterminant réel de l’efficacité institutionnelle, au bénéfice à la fois de la performance de l’AGD et de la qualité du service rendu aux opérateurs économiques.
- La notification automatisée via courriel a profondément transformé une pratique jusqu’alors source de dysfonctionnements. Avant sa mise en place, les commissionnaires en douane devaient se présenter physiquement aux guichets pour être informés de la signature de leurs bordereaux, générant des délais d’attente, des omissions de paiement et une traçabilité limitée des transactions. Désormais, des alertes automatiques leur sont adressées par courriel dès la signature de leurs bordereaux, réduisant significativement les délais de dédouanement, limitant les omissions de paiement et renforçant la traçabilité des transactions tout en libérant les agents d’une tâche administrative répétitive au profit de missions à plus forte valeur ajoutée.
- L’établissement de la cellule de communication de l’AGD, structurée selon trois publics cibles, à savoir les opérateurs économiques, les médias et chercheurs, et le grand public, forme un dispositif cohérent qui renforce la transparence institutionnelle et facilite la conformité des usagers. Le dialogue avec le secteur privé prend la forme de réunions périodiques avec les transporteurs, importateurs et commissionnaires en douane, qui, complétées par des dispositifs de retour d’expérience, permettent d’ajuster les procédures en temps réel et de construire une relation de confiance durable entre l’institution et ses parties prenantes.
Perspectives et nouveaux chantiers
Les résultats obtenus témoignent d’une résilience institutionnelle remarquable, mais ils ne doivent pas masquer l’ampleur des défis qui restent à relever. Au-delà des mesures déjà engagées, l’AGD poursuit sa dynamique de modernisation en ouvrant de nouveaux chantiers pour faciliter les échanges commerciaux, élargir l’assiette fiscale et renforcer la sécurité.
Renforcement des effectifs de la Direction de la surveillance
La Direction de la surveillance douanière est chargée de vérifier la conformité des opérations de commerce international, contrôler les points d’entrée et assurer la sécurité du personnel et des infrastructures. Elle est organisée en services, sections et brigades mobiles.
Les contrôles visent notamment à lutter contre le trafic d’armes, de munitions et d’équipements alimentant la violence. Entre octobre 2025 et avril 2026, les saisies effectuées dans les ports et aéroports de la République ont permis d’intercepter notamment :
- des pistolets et fusils d’assaut de type AR-15 ET TL-15 ;
- des chargeurs de calibres 9mm, 7.62, 380, 40,45 et 38 spécial ;
- des drones, du matériel de brouillage de fréquences destinées à des systèmes anti-drone,
- des uniformes militaires complets, bottes tactiques et cagoules ;
- des armes dissimulées dans des sacs de riz, des enceintes acoustiques, des peluches et des thermos.
Les agents exercent leurs missions dans des conditions difficiles, souvent en l’absence de moyens humains suffisants. La gestion de la frontière avec la République dominicaine, deuxième partenaire commercial d’Haïti dont les importations ont beaucoup augmenté ces dernières années, est particulièrement difficile. À Ouanaminthe, deuxième point de passage le plus important avec la République dominicaine, les effectifs disponibles sont notamment bien en deçà de ce que la surveillance du tracé frontalier exigerait. La rivière Massacre, frontière naturelle entre les deux pays, devient en effet en période de sècheresse un simple obstacle symbolique : son niveau baisse suffisamment pour qu’on puisse la traverser à gué, à moto ou à dos d’âne.
L’AGD envisage d’accroître le nombre de ses brigades mobiles, renforcement indissociable de la crédibilité du dispositif douanier et de la confiance des partenaires économiques et internationaux. Le recrutement, supervisé par l’Office de Management des Ressources Humaines, suit un processus transparent et méritocratique : appel à candidature public, présentation des documents attestant que le candidat a bien les exigences requises, concours écrit, entretien oral par devant un jury indépendant, puis formation obligatoire à l’École Nationale des Douanes. La formation inclut un volet dédié à l’usage des armes et à l’application des protocoles de sécurité, exigences constantes du métier.
Ce dispositif vise à recruter sur la base du mérite et à former des agents intègres, capables de résister aux pressions auxquelles ils sont exposés. Cependant, il se heurte aujourd’hui à des difficultés réelles, notamment le niveau insuffisant de certains candidats, les contraintes géographiques et une attractivité salariale limitée, au sein d’un corps historiquement masculin où les femmes représentent environ 27 % des candidatures.
Modernisation physique des postes frontaliers et outils technologiques
Face à la disparité des outils, du niveau de numérisation et des facilitations entre bureaux frontaliers, l’AGD engage un chantier de modernisation physique visant la réhabilitation de l’ensemble des points d’entrée et de sortie du territoire, le déploiement de technologies avancées de contrôle et l’amélioration des conditions de travail du personnel et des conditions d’accueil des usagers et des opérateurs économiques. Il s’agit de garantir une expérience douanière uniforme et conforme aux standards internationaux.
Il faudra notamment doter les brigades mobiles de drones de surveillance, de lunettes d’observations nocturnes et d’équipements d’inspection non intrusive mobiles.
Installation prochaine de matériels d’inspection non intrusive au Cap-Haïtien et à Ouanaminthe
L’installation prochaine d’équipements d’inspection non intrusive au Cap-Haïtien et à Ouanaminthe marque une avancée significative, dont l’efficacité opérationnelle supposera un renforcement parallèle des brigades mobiles sur les corridors non couverts, un plan de maintenance rigoureux avec formation de techniciens locaux, et une protection physique renforcée des installations face au contexte sécuritaire tendu.
Amélioration de la gestion des risques
Face aux fragilités structurelles favorisant la contrebande, la fraude et les pertes de recettes fiscales, l’AGD engage un nouveau chantier de gestion analytique des risques, adossé au système SYDONIA et porté par des partenaires internationaux, visant à cibler les opérations à haut risque et à concentrer les interventions des agents là où ils sont le plus nécessaires.
Création d’une plateforme interinstitutionnelle de sécurisation des frontières
La fragmentation des institutions chargées de la surveillance frontalière constitue une faille critique que les réseaux criminels et les groupes armés exploitent sans relâche. La création d’une plateforme interinstitutionnelle composée de la Police nationale, de la Direction de l’immigration, du Ministère de l’agriculture, du Ministère de la santé publique et d’autres institutions travaillant aux frontières, s’impose dès lors comme une nécessité impérative. Celle-ci devra assurer le partage immédiat du renseignement entre toutes les institutions concernées, coordonner des opérations conjointes aux points de passage les plus vulnérables et rétablir un contrôle strict des flux commerciaux afin de tarir les sources de financement illicites qui alimentent l’insécurité.
Déploiement complet du guichet électronique et généralisation du paiement en ligne
Le déploiement du guichet unique électronique et la généralisation du paiement en ligne poursuivent un double objectif : simplifier les formalités douanières et réduire les risques de corruption liés aux contacts directs entre usagers et agents. En centralisant l’ensemble des opérations (déclaration, vérification, liquidation et paiement) sur une plateforme unique interopérable avec les systèmes IT d’acteurs clés, notamment les Ministères de l’Agriculture, du Commerce, de la Santé publique, la Direction Générale des Impôts et la Banque de la République d’Haïti, l’AGD gagnera en transparence et en efficacité, tout en offrant aux opérateurs économiques un processus de conformité fluide, traçable et accessible depuis n’importe quel point du territoire connecté à un réseau de télécommunication.
En savoir +
https://www.douane.gouv.ht
reginaldtimmer@gmail.com