Point de vue

Réflexions sur le Big Data et le monde réel

Par Christine Macqueen, Directrice des affaires publiques, SICPA

La révolution du Big Data est au centre d’un vaste battage tout à fait mérité. Grâce aux progrès technologiques vertigineux, il a été possible, en recourant à d’imposantes séries de données, de développer des solutions permettant aux autorités de dégager de nouvelles tendances et d’identifier les menaces quasiment en temps réel, ce qui n’était pas envisageable sur la base de plus petits ensembles de données. La capacité de traitement rapide des données a ouvert la voie à des avancées extraordinaires grâce auxquelles les avions volent en mode pilote automatique en toute sécurité et les voitures trouvent elles-mêmes leur chemin plus efficacement et de manière plus sûre que lorsqu’elles sont conduites par des humains. Pourquoi ce potentiel n’a-t-il pas encore été mis à profit pour combattre plus efficacement l’incidence toujours plus grande du commerce illicite et la prolifération des marchandises de contrefaçon? Voici quelques pistes de réflexion.

Le monde est devenu plus complexe

La mondialisation a eu une multitude d’effets positifs et a stimulé la croissance économique, mais elle a également compliqué le travail des organismes chargés de l’application des lois. Les lieux de production et les filières commerciales ont changé au fur et à mesure que les fabricants externalisaient leurs activités vers des pays où la main d’œuvre est moins coûteuse. Les chaînes logistiques se sont adaptées à cette évolution et, par conséquent, leur structure est devenue plus complexe. Les organisations criminelles accèdent de plus en plus facilement aux technologies de production de pointe et la qualité de leurs produits commence à égaler celles des originaux. Ces dernières années, le commerce illicite et la contrefaçon ont cessé d’être le fait de petits contrebandiers, pour devenir l’une des activités les plus lucratives au monde. La Chambre de Commerce Internationale estime d’ailleurs que l’empreinte économique du commerce de produits contrefaits est passée de 178 milliards de dollars américains en 2007 à 1,77 billion en 2015.

Nos outils sont obsolètes

La plupart des gouvernements et des institutions n’ont pas évolué au rythme des progrès technologiques de ces dernières décennies et beaucoup utilisent encore des systèmes et une réglementation hérités du passé, mis en place avant l’accélération de la mondialisation.  Bien souvent, les dividendes du Big Data ne peuvent être récoltés, faute d’ensembles de données adéquats, d’outils et de ressources analytiques pour les exploiter. Les budgets sont serrés, il s’agit dès lors de mieux les exploiter et de faire plus et mieux avec ce dont on dispose. Dans un monde nouveau et virtuel, les mesures linéaires ne sont pas suffisantes, pas plus que les voies traditionnelles de collecte et d’exploitation des données. Ce sont souvent les schémas inattendus identifiés par des esprits inventifs et  les experts en données qui nous font avancer, et pas seulement le fait de répondre aux questions formulées sur le terrain, et ce, quelle que soit la pertinence de l’expérience de terrain.

La qualité des données est fondamentale

Les ensembles de données peuvent provenir de nombreuses sources. L’apport du secteur privé peut être important en la matière et les gouvernements peuvent créer leurs propres jeux de données, que ce soit dans le domaine des droits et redevances, ou pour d’autres contrôles sur l’origine des marchandises et des circuits de distribution. L’on ne peut se contenter de compiler des données, il faut avant tout ériger le cadre qui en garantira la qualité, car, même si elle s’apparente à un cliché, l’expression « rubbish-in, rubbish-out » (de mauvaises informations sont synonymes de mauvaises conclusions) est de mise. La qualité des données exige une vraie rigueur, de l’expertise et un esprit critique immuable. Il est bien trop facile pour ceux qui refusent une réglementation appropriée d’embobiner des fonctionnaires sous pression, en leur offrant des jeux de données inadéquats, incomplets, ou ne s’inscrivant pas dans un cadre international indispensable à l’environnement transfrontalier.

Les données du secteur privé sont très disparates

Cette constatation peut surprendre, compte tenu du potentiel offert par les données relatives à la traçabilité et du fait que, depuis quelques années, la production de ces données est économiquement viable et que les producteurs de biens de consommation courante (notamment) sont à même d’offrir une traçabilité sécurisée, y compris pour les produits les moins chers. Et pourtant, moins d’1 % des produits aujourd’hui disponibles sur le marché sont protégés par une solution de traçabilité, sans parler d’un service de traçabilité sécurisée. Dès lors, les services de lutte contre la fraude peinent à faire la distinction entre produits licites et illicites et les consommateurs peuvent difficilement se prémunir contre des produits potentiellement mortels. Qui plus est, bien des marques persistent à assimiler la contrefaçon à un problème de propriété intellectuelle, qu’elles renvoient vers leurs services juridiques après avoir pris quelques mesures sporadiques, dans le meilleur des cas.

Pire encore, certains titulaires de droits considèrent qu’en promouvant la sécurité de leurs produits, ils peuvent donner l’impression à leurs clients que ces produits ne sont pas sûrs, ce dont pourraient pâtir leur part de marché et leur réputation. De leur côté, bien des consommateurs ne comprennent pas ou préfèrent ignorer les risques auxquels ils sont exposés quotidiennement et ne font pas usage de leur pouvoir d’achat pour obliger les producteurs à instaurer des systèmes plus adaptés. Il faut savoir que l’on estime que plus d’un million de personnes meurent chaque année d’avoir consommé des médicaments de contrefaçon et bien d’autres encore après avoir ingéré des aliments contaminés.  Cette faille permet aux organisations criminelles et terroristes de prospérer et de tirer du commerce illicite de ces produits des ressources financières colossales.

Responsabilité collective

La réponse, nous la connaissons : il est de la responsabilité collective des producteurs, des distributeurs, des consommateurs et des services en charge de l’application des lois d’améliorer l’intégrité, la collecte, la vérification et l’exploitation des données. Seul un effort collégial (institutions, consommateurs, gouvernements et secteur privé) peut déstabiliser les réseaux clandestins et inverser la tendance croissante de ces dernières décennies. Le rôle de l’OMD est déterminant, car celle-ci propose à ses Membres, et par l’intermédiaire de ses partenaires, des conseils, une expertise, des normes et programmes, qui préparent le terrain pour une éventuelle collaboration. La solution réside aussi dans une coopération active et pratique entre l’OMD et d’autres institutions internationales qui luttent contre le commerce illicite. Elle mérite notre soutien inconditionnel. Les entreprises criminelles se développent et tissent des alliances par des voies souples et dynamiques. Pourquoi ne pas prouver que nous sommes nous aussi à la hauteur?

 

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