Dossier

La frontière invisible et sûre du futur

Par James Canham et Alexander de Voet, Accenture

Une frontière sûre et sans contact : une notion plus nécessaire que jamais.

Les services présents aux frontières sont confrontés à de nombreux défis et opèrent dans une période de profonds changements. L’instabilité des flux de marchandises et de passagers et les nouvelles menaces sécuritaires et de santé publique créent un environnement opérationnel parsemé d’écueils et en constante transformation qui exige d’en suivre les évolutions avec attention et de définir des stratégies de riposte coordonnées et exhaustives. Pour être performant, les services doivent revoir leurs processus, leurs effectifs et leurs technologies tout en s’assurant que les expériences et les procédures aux frontières soient pleinement numérisées, et aussi fluides et sans contact que possible.

Un avenir très différent par rapport au présent

La frontière du futur sera invisible pour la majorité des citoyens et des opérateurs commerciaux. Gérée par la douane et par les autres organismes présents aux frontières, qui fonderont leurs décisions et leurs actions sur des données en temps réel, elle sera le champ d’une collaboration entre les humains et les machines pour la prise de décisions essentielles.

« Jusqu’à il y a peu, le rôle de la douane consistait avant tout à percevoir les droits de douane et les taxes indirectes à l’importation. Les nombreux faits intervenus, comme l’élargissement de l’UE, l’essor du commerce électronique, la menace des attaques terroristes et l’internationalisation du crime organisé, ont changé l’environnement dans lequel évolue la douane. »

Il est encourageant de constater que les prémices de cette transformation apparaissent déjà clairement, puisque plusieurs agences et services adoptent une démarche prospective et investissent dans les nouvelles technologies afin de transformer leurs opérations et les procédures de gestion des frontières. Le Service d’immigration finlandais, par exemple, utilise une plateforme numérique de services pour les migrants cherchant à entrer sur le territoire finlandais (EnterFinland) qui repose sur un réseau pangouvernemental d’agents virtuels multilingues représentant les services d’immigration, des impôts et des brevets et des enregistrements. Autre exemple éloquent, le Dubai World Logistics Passport vise à encourager la mutualisation des installations et des services de logistique, en vue de sous-tendre la transformation de Dubaï en un pôle international de la logistique.

Nous pensons que les agences frontalières du futur devront être fondamentalement :

Invisibles 

En recourant à des technologies numériques qui éliminent le besoin de présenter des documents papier ou d’interagir avec un agent à la frontière, les services présents aux frontières pourront adopter une démarche plus active et baser leurs interventions sur des événements spécifiques en ayant recours à des outils permettant la reconnaissance des personnes et des objets matériels (par exemple la biométrie sans contact ou la technologie des capteurs). Les agents déployés à la frontière pourront se concentrer sur les personnes et les marchandises dont l’identité ou l’authenticité, ou encore le statut, ne sont pas clairs ou qui correspondent à un profil de risque, et agir à distance si les circonstances sanitaires ou sécuritaires l’exigent.

Adaptables 

Les agences frontalières devront être capables de s’adapter rapidement et facilement aux changements de demande, de technologie et de politique. Cette adaptabilité devra se fonder sur une approche axée sur les données et le recours à de grands volumes de données de qualité sur les voyageurs et sur le fret. Le personnel travaillant dans ces services devra pouvoir utiliser les technologies telles que l’intelligence artificielle (IA), l’informatique en nuage et la réalité augmentée et virtuelle. L’apprentissage automatique sera particulièrement important, les systèmes et les processus devenant capables de s’adapter et d’apprendre de manière autonome, tandis que les agents aux frontières pourront « former » en continu leur système fondé sur l’IA afin de les aider à prendre de meilleures décisions.

Intrinsèquement connectées

Les agences frontalières du futur ne seront pas livrées à elles-mêmes. Elles bénéficieront concrètement du soutien d’un riche écosystème de partenaires publics et privés, travaillant en collaboration et en coordination. Les services et les autres entités à la frontière partageront, par voie numérique, des données de qualité et fiables à travers les frontières et les juridictions, ce qui permettra d’accélérer et d’améliorer le traitement des dossiers à la frontière et au-delà. Les services pourront également mettre à profit les compétences et les capacités des spécialistes, qu’il s’agisse de scientifiques des données ou du personnel des centres de contact, sur une base ad-hoc et selon les besoins, afin d’apporter un appui complémentaire aux responsables des agences frontalières. De telles approches fondées sur les écosystèmes et les partenariats commencent déjà à être appliquées et bien qu’elles posent encore quelques petites difficultés compte tenu de leur nouveauté, elles s’avèrent nécessaires en cette époque de changements révolutionnaires. Le Service de la Douane et Protection des frontières (CBP) des États-Unis, par exemple, travaille actuellement en partenariat avec des sociétés de la chaîne logistique du commerce électronique, telles qu’Amazon, DHL et eBay, afin de garantir la sécurité des chaînes logistiques essentielles du commerce électronique et de protéger les consommateurs.

La notion d’une frontière « invisible, adaptable et intrinsèquement connectée » semble quelque peu futuriste mais elle est bien plus proche de la réalité que nous le pensons. Dans le cadre de ses travaux de recherche sur la « Vision de la technologie », Accenture a pu établir que les dirigeants des services frontaliers et l’opinion publique sont déjà très ouverts au changement et sont favorables à l’utilisation accrue des technologies numériques par la douane et les autres organismes présents aux frontières.

Passer de la vision à la réalité

Nous avons défini notre vision de l’agence frontalière du futur. La question qui se pose maintenant est de savoir quel sera le chemin à parcourir pour y arriver. De notre avis, il conviendra de mettre l’accent sur trois domaines prioritaires.

Moderniser le noyau dur

La plupart des dirigeants des agences frontalières, mais aussi d’autres services publics, reconnaissent qu’il est nécessaire de mettre l’accent sur la numérisation et la modernisation. Malheureusement, dans la plupart des cas, lorsque ces mêmes services essaient de numériser leurs activités, leur solution de choix consiste à introduire des formulaires électroniques et à créer des banques de données. Ces efforts se résument à passer de la filière documentaire traditionnelle sur support papier à sa version numérique mais ils ne permettent pas d’exploiter pleinement la valeur des données qui existent déjà dans l’écosystème.

Afin de s’engager véritablement sur la voie de l’agence frontalière du futur, le plus important consiste à analyser et à moderniser le noyau dur des processus métiers et des opérations de base, dans le but de les rendre invisibles, adaptables et intrinsèquement connectés. Il est donc nécessaire à cet effet de répertorier les principaux événements qui se produisent habituellement tout au long du parcours suivi de bout à bout par une marchandise ou un voyageur, et de repérer les étapes où des données sont générées et par qui. En exploitant les données, les services présents aux frontières disposeront d’une vision claire et en temps réel de l’itinéraire emprunté par les marchandises et les voyageurs, au point que toute demande d’information à la frontière sera l’exception, et non plus la règle. Dans le cadre du commerce, les événements habituels sur lesquels il convient de se concentrer sont, par exemple, les demandes de financement du commerce ou encore la réservation d’espaces dans un conteneur.

À long terme, une fois que les données s’avèreront suffisantes et fiables, les pipelines de données viendront remplacer entièrement les documents tels que les déclarations en douane. L’exploitation de ces données ne sera pas une tâche facile et exigera une collaboration large à travers les juridictions mais des mesures ont déjà été prises pour appuyer la création et l’adoption de pipelines de données.

Relier la réalité numérique à la réalité matérielle

Afin d’acquérir les capacités que nous venons de décrire, les services présents aux frontières doivent faire preuve d’ambition et ne pas hésiter à adopter les nouvelles technologies qui les aideront à se tourner vers un traitement plus prédictif et virtuel des personnes et des marchandises. Il s’agira en définitive pour eux de rompre la barrière de méfiance qui semble s’ériger entre la réalité virtuelle et matérielle, afin de rendre la frontière véritablement invisible.

Les principales solutions que les agences frontalières devront activement envisager à l’heure actuelle sont notamment la biométrie sans contact, l’IA, les chaînes de blocs et l’Internet des objets (IdO). Certains services ont déjà anticipé l’avenir et se sont aventurés dans ces domaines, adoptant des initiatives telles que l’installation d’un tunnel à l’Aéroport international de Dubaï, équipé de 80 caméras de reconnaissance faciale et d’imagerie d’iris, ou encore les essais lancés à l’Aéroport international de Sydney qui portent également sur la technologie de la reconnaissance faciale pour certains voyageurs. De telles entreprises annoncent un futur où les organismes présents aux frontières pourront créer une « frontière biométrique » qui effectue un balayage en 3D du visage de chaque voyageur et le compare à son passeport numérique, permettant au passager de passer librement les contrôles d’immigration.

L’établissement d’une identité numérique attestée par les pouvoirs publics pour les voyageurs et les opérateurs commerciaux est un élément absolument essentiel pour le succès de ce type d’initiatives. Aujourd’hui, le Forum économique mondial (FEM) et Accenture travaillent avec les gouvernements canadien et néerlandais ainsi qu’avec les lignes aériennes nationales de ces deux pays sur la possibilité d’établir un système d’identité numérique décentralisé, appelé Known Traveller Digital Identity (identité numérique du voyageur connu) qui utilise la biométrie et la technologie des chaînes de blocs pour créer des passeports numériques uniques, vérifiables et sécurisés pour les voyageurs.

Les chaînes de blocs aideront les services publics à gérer le pipeline de données et les processus, tandis que les éléments tant matériels (les marchandises et les personnes) que numériques (les données sur la chaîne de blocs ou ailleurs) seront reliés numériquement à travers des capteurs connectés par le biais de l’IdO. Les ports utilisent déjà ces technologies pour générer des « jumeaux numériques », créant une représentation virtuelle de l’écosystème portuaire en utilisant des données en temps réel afin de surveiller ou d’enclencher diverses procédures. L’un des principaux exemples, à ce titre, est le Port de Rotterdam, où un jumeau numérique aide à réduire les temps d’attente et les coûts connexes. Par ailleurs, le port de Rotterdam et la Douane néerlandaise envisagent d’utiliser l’IA pour améliorer l’analyse des images de scanographie à rayons X et évaluer si le contenu des conteneurs correspond bien à la déclaration en douane qui y est associée.

Le fait de relier la réalité virtuelle et matérielle à la frontière ouvre d’énormes possibilités de complémentarité entre les humains et les machines. À cette fin, les agences devront mettre au point des interfaces d’utilisateur capables de superposer sur une image les informations pertinentes en temps réel, éliminant ainsi le besoin pour les agents de consulter plusieurs écrans à la fois. La Douane de Dubaï a déjà mis au point à l’intention de ses inspecteurs des « lunettes intelligentes » qui affichent la déclaration en douane d’un conteneur, les résultats de l’évaluation des risques et les images générées par les systèmes d’inspection non-intrusive.

Élargir les horizons

Les agences et services doivent changer leur façon de penser et passer d’une démarche fondée sur le traitement de transactions individuelles à une approche axée sur les événements se produisant tout le long d’une chaîne de valeur numérique et matérielle intégrée ; ils devront également élargir leur perspective et passer d’une évaluation fondée sur le sujet (l’individu ou l’article) à une appréciation axée sur l’itinéraire de bout à bout de ce même sujet et sur son réseau plus large de contacts et d’activités. Il faudra à cet effet que les agences exploitent les données à travers l’ensemble de l’écosystème, comme la géolocalisation des navires et des autres modes de transport, les structures de propriété des entreprises et les rapports financiers ainsi que l’historique des réseaux sociaux des passagers.

Cet écosystème permettra non seulement aux divers services d’échanger des données et d’améliorer leurs processus mais il leur offrira en outre la possibilité d’agir de façon prédictive et anticipée et d’arrêter, par exemple, le chargement de marchandises ou l’embarquement de passagers au point de départ, sur la base des risques identifiés par le pays de destination. L’écosystème amènera aussi les agences à mettre à profit les compétences de professionnels selon les besoins, en recourant, par exemple, à des scientifiques des données ou à des experts en criminalistique à la demande.

Afin de les aider à accéder à l’écosystème d’information plus large qui leur permettra de bénéficier de ces possibilités, les services présents aux frontières devraient d’ores et déjà s’atteler à la tâche d’examiner les possibilités de collaboration et de partage de données qui existent dans leur propre environnement, tout en veillant à rester dans le cadre des limites imposées par les règlementations sur la vie privée. Ces efforts pourraient être encore renforcés si les diverses entités conviennent de mettre en commun leur expérience, leurs données, leurs infrastructures et leurs plateformes, afin que toutes puissent en profiter mutuellement. Elles pourraient, par exemple, décider de partager l’espace des contrôles matériels entre elles.

Le Centre d'inspection commun à l’aéroport de Schiphol aux Pays-Bas

Le Joint Inspection Centre (JIC ou Centre d’inspection commun) de l’aéroport de Schiphol à Amsterdam offre la possibilité aux différents organes de lutte contre la fraude et de contrôle de mener ensemble leurs inspections du fret aérien. Le JIC fait partie de l’initiative SmartGate de Schiphol, un projet de coopération public-privé entre la Douane néerlandaise, KLM Cargo et Air Cargo Pays-Bas. Le bâtiment accueille un étage pour les expéditions, une salle de scannage, des espaces d’entreposage et d’inspection, une salle de quarantaine pour les petits animaux, des garages pour les véhicules de scanographie et un centre de formation.

Conclusion

Les agences frontalières du futur seront invisibles, adaptables et intrinsèquement connectées. Grâce à ces trois attributs, les services présents aux frontières permettront à tous leurs interlocuteurs d’entrer dans une nouvelle ère où la circulation des biens et des personnes sera plus rapide, plus sûre et plus efficace et où la frontière sera pleinement valorisée en tant que ressource nationale. Les technologies, les capacités et les arguments qui viennent étayer cette transformation sont déjà là pour ceux et celles qui veulent se lancer sur la voie du changement. Il ne reste plus qu’à y ajouter l’engagement, le sens du leadership et les investissements nécessaires pour en faire une réalité.

En savoir +

James Canham
Managing Director, Global Border Services
james.canham@accenture.com
www.linkedin.com/in/jamescanham
Twitter: @JimCanham

Alexander de Voet
Consulting Lead, Global Border Services
alexander.de.voet@accenture.com
www.linkedin.com/in/alexanderdevoet
Twitter: @alexanderdevoet