Focus

Aller au-delà du guichet unique national

Par la Douane de Singapour

L’Autorité monétaire de Singapour a signé un protocole d’accord avec son homologue de Hong Kong, Chine, en novembre 2017, afin de mettre au point conjointement une infrastructure de services recourant à la technologie du registre distribué qui reliera les plateformes numériques de gestion du commerce et le nombre croissant de plateformes recourant à la technologie du registre distribué dans le monde. Dans le présent article, la Douane de Singapour présente cette nouvelle initiative appelée GTCN, ou Réseau mondial de connectivité du commerce, ainsi que le nouvel écosystème de gestion des renseignements commerciaux appelé NTP, ou plateforme du commerce en réseau. Elle explique notamment le rôle complémentaire que jouent les deux systèmes, l’un basé sur le registre distribué et l’autre pas, afin de relier les différents composants de l’environnement commercial.

La Networked Trade Platform (NTP) de Singapour a été officiellement lancée en décembre 2017. Nouvelle plateforme de gestion des renseignements commerciaux, la NTP reliera les divers « îlots numériques » qui forment l’actuel écosystème commercial : des systèmes de progiciel de gestion intégré, et autres systèmes propriétaires, aux systèmes de gestion du fret utilisés par les transitaires, en passant par les applications permettant le suivi logistique jusqu’au dernier kilomètre.

La nouvelle Plateforme incorporera des services couverts actuellement par deux systèmes : TradeNet®, qui est le guichet unique national de Singapour et dont le but est de répondre aux besoins de connectivité de l’entreprise au gouvernement (B2G) et de gouvernement à gouvernement (G2G), et TradeXchange®, plateforme informatique lancée il y a dix ans et qui permet les échanges d’information tant d’entreprise à entreprise (B2B) que de l’entreprise au gouvernement (B2G).

La NTP a déjà intégré les services de TradeXchange et offre une série de nouvelles fonctions conviviales et de services afin d’aider le secteur du commerce et l’industrie de la logistique. La base des utilisateurs de la NTP a d’ailleurs plus que doublé comparé à TradeXchange. Quant aux services de type B2G disponibles à travers TradeNet, leur migration progressive a débuté en juin 2018.

Si ça marche, pourquoi changer ?

TradeNet remonte à presque 30 ans. Lancée en 1989, alors qu’Internet relevait encore du domaine des chercheurs et des universitaires férus d’informatique, la plateforme était en avance sur son temps et son déploiement a capté l’imagination de beaucoup. Elle a fait notamment l’objet d’une étude dans le Harvard Business Review en 1990, sous le titre « TradeNet : A Tale of One City », que l’on peut traduire par « TradeNet : Un conte d’une ville », paraphrasant le titre du célèbre roman de Charles Dickens, « Un conte de deux villes ». Aujourd’hui, le concept de guichet unique national est bien compris. Le lancement, en 2007, de TradeXchange, dans le cadre des efforts pour unifier l’écosystème commercial B2B, a représenté un autre jalon.

Revenons à 2018 et à la NTP. La plateforme permettra l’échange électronique de données commerciales à la source, pour divers types de transactions B2B et B2G tout au long du cycle de vie des opérations commerciales : des bons de commande et des factures, permis et instructions d’expédition, aux demandes de financement et aux paiements. Aujourd’hui, un seul échange peut impliquer plus de 25 parties, générant de 30 à 40 documents, et quelque 60 % à 70 % des renseignements doivent être encodés par voie manuelle plus d’une fois.

La valeur potentielle d’une mise en lien des îlots numériques est immense. Outre les gains de productivité, d’efficacité et de précision, le fait que les données puissent être connectées ouvre une multitude d’opportunités d’innovation.

Ces mesures ambitieuses ne sont pas passées inaperçues – en 2016, l’International Data Corporation a octroyé à Singapour le « Prix de la Ville intelligente d’Asie-Pacifique » dans la catégorie développement économique et, en 2017, la Plateforme NTP a remporté le « Prix du Sommet mondial sur la société de l’information » dans la catégorie e-business. Ce prix met à l’honneur les meilleurs projets numériques au niveau mondial favorisant le développement socio-économique.

Au cours de la dernière décennie, le concept de guichet unique n’a cessé d’évoluer. Nous sommes ainsi passé de la simple automatisation des douanes aux échanges de renseignements commerciaux, et des guichets uniques limités, reliant les opérateurs commerciaux à une seule instance de règlementation (la douane ou le port, par exemple), à des guichets uniques permettant à toutes les parties de soumettre des renseignements normalisés une seule fois, afin de satisfaire à toutes les exigences légales[1].

Aujourd’hui, le commerce est en grande partie transfrontalier. La notion de connectivité numérique dans le cadre de la NTP ne doit pas être envisagée dans la limite du petit point rouge que nous représentons sur la carte mais aller au-delà. Il s’agit de pouvoir interagir avec d’autres communautés et plateformes commerciales, quels que soient le lieu géographique ou la technologie utilisée. Singapour n’est, en effet, pas le seul pays à s’engager sur la voie de la numérisation du commerce. Partout dans le monde, de véritables ruches d’activités se sont créées autour de ce processus, alimentées par la nécessité de calmer les frustrations au niveau opérationnel et par l’apparition de nouvelles technologies qui viennent bouleverser la donne.

Les entreprises font aujourd’hui montre d’une volonté croissante de se numériser, tout comme les gouvernements et les administrations douanières qui, partageant des vues similaires, souhaitent garantir un commerce de plus en plus ouvert et juste dans toutes les régions du globe. En se lançant dans une nouvelle initiative, Singapour fait de son côté un bond audacieux dans le monde du commerce numérique.

D’îlot en îlot, au niveau local et à travers les frontières : la NTP et le GTCN

En novembre 2017, un mois avant que la NTP ne devienne pleinement opérationnelle, l’Autorité monétaire de Singapour (MAS) a signé un protocole d’accord avec son homologue de Hong Kong, Chine, afin de mettre au point conjointement une infrastructure de services recourant à la technologie du registre distribué qui reliera les plateformes numériques de gestion du commerce et le nombre croissant de plateformes recourant à la technologie du registre distribué dans le monde. Les bases de ce qui allait devenir le Global Trade Connectivity Network (GTCN) étaient ainsi jetées.

Le GTCN devrait être opérationnel en 2019. Il est conçu comme une infrastructure de services transfrontalière, neutre par rapport aux différents secteurs industriels mais aussi par rapport aux différents services qui y seront offerts. Il ne vise ni à contrôler ni à dominer les autres plateformes qui formeront le réseau. Il fournira d’abord une vue d’ensemble commune des demandes de financement du commerce entre Singapour et Hong Kong, permettant ainsi aux banques participantes de partager un registre immuable et vérifiable à travers la frontière, tout en préservant la vie privée et la confidentialité des données. Toutefois, le GTCN est voué à s’élargir au-delà de la liaison Singapour-Hong Kong et au-delà du financement du commerce, même si le produit minimum viable initial est financé par les autorités monétaires.

Le GTCN représente donc une première tentative d’intégration de plateformes numériques, en commençant par Singapour et Hong Kong, et vise à fournir des solutions numériques aux défis existants dans le domaine du commerce international, marqué par l’application de règlementations commerciales et de normes documentaires divergentes. Le GTCN pourra également contribuer à poser les fondements d’une plateforme régionale numérisée pour le commerce et la chaîne logistique en Asie. Le résultat final devrait permettre de renforcer la transparence de la chaîne logistique, son intégrité et sa sécurité.

Un tout est toujours plus puissant que la somme de ses parties. De même, les avantages pour l’économie sont bien plus importants que la somme des bénéfices principaux et du chiffre d’affaires des entreprises à titre individuel. La NTP et le GTCN jouent un rôle complémentaire afin de relier les différents composants de l’environnement commercial mondial grâce aux technologies, l’une basée sur le registre distribué et l’autre pas. Le GTCN permettra techniquement aux différents acteurs de se mettre en réseau à travers des plateformes de registre distribué et rendra possible les échanges automatiques d’informations entre les parties, suivant des protocoles spécifiques, comme indiqué par le graphique n°2.

Comme le résument très bien Karl Wust et Arthur Gervais, « la blockchain est saluée comme une innovation technologique (nous) permettant de révolutionner la façon dont la société commerce et interagit. Sa réputation est attribuable, en particulier, à ses propriétés intrinsèques, qui permettent à des entités se méfiant les unes des autres d’échanger une valeur financière et d’interagir sans devoir passer par une partie tierce de confiance. »[2]

Dans le monde du commerce transfrontalier, où les différentes autorités de réglementation telles que les administrations douanières, les banques centrales et les autorités monétaires, les agences de l’alimentation et de la santé ou encore les services de sécurité interagissent avec une multitude d’entreprises (sociétés de logistique, de transport maritime et aérien de fret, d’entreposage et de transport routier mais aussi banques et commerçants de tout poil), il est facile d’imaginer le potentiel de la technologie.

Le registre distribué est utile là où il n’existe pas d’autorité centrale et où la communauté s’organise elle-même et prend ses propres dispositions en conséquence. L’information n’est inscrite que dans le registre distribué, elle est horodatée et signée numériquement après que le consensus a été atteint entre les parties impliquées. Tout changement ultérieur se traduit par une nouvelle écriture dans le registre. Cette caractéristique du registre distribué permet de stocker les données en toute sécurité et de garantir la transparence, imposant une obligation de reddition de comptes en l’absence d’une autorité centrale.

Kurt et Gervais évoquent trois situations où le registre distribué a du sens. Tout d’abord, lorsque plusieurs parties impliquées ne se font pas confiance et ne tombent pas d’accord sur une tierce partie en ligne de confiance. Ensuite, lorsqu’il existe plusieurs auteurs de données et que les données doivent être entreposées. Enfin, lorsque ces mêmes parties nombreuses veulent interagir et changer l’état du système.

Comme toute autre forme de collaboration, la mise en lien des écosystèmes commerciaux numériques ne peut aboutir que lorsque les divers besoins, intérêts et préoccupations de toutes les parties prenantes sont satisfaits. Les besoins et les intérêts diffèrent souvent et ils évoluent différemment aussi avec le temps pour les parties prenantes, de sorte qu’il devient difficile pour toutes les parties de confier le contrôle d’une plateforme partagée à une seule partie.

Le registre distribué apparaît comme la technologie présentant les caractéristiques répondant aux besoins du GTCN. Le modèle de « connexion unique, connexion vers tous » du GTCN permet à tous les participants d’adapter rapidement leur propre connectivité au niveau requis pour interagir avec un vaste éventail de guichets uniques nationaux, gérés par des gouvernements, et avec des plateformes numériques dans l’espace B2B.

La nature distribuée et le caractère immuable du registre permettent tous deux au GTCN de répondre non seulement à des besoins fonctionnels liés à l’intégration de différentes plateformes numériques à travers les frontières, mais aussi d’éviter de devoir concilier les intérêts des diverses parties prenantes et d’arriver à des compromis, étape qui était décisive avant l’avènement des plateformes partagées dépourvues d’une autorité centrale unique.

Conclusion

La vision du GTCN, qui consiste à connecter les différentes plateformes de gestion des opérations commerciales sans intervenir dans les règles et les processus de chacun, est ambitieuse mais elle n’a probablement rien de nouveau[3]. Certes, le succès du GTCN ne dépend pas du registre distribué en soi mais les caractéristiques de cette technologie ont éliminé certains des écueils sur lesquels ont achoppé pendant longtemps un grand nombre de parties qui avaient décidé, sans se connaître, de se rassembler pour collaborer et procéder à des échanges.

Il reste à évoquer un dernier facteur essentiel de succès : la volonté des acteurs. Comme l’indique Adam Green, dans le Financial Times, si la technologie est infalsifiable et propice à la collaboration, « ses utilisateurs n’ont pas forcément la collaboration en tête »[4]. Malgré les incertitudes liées au registre distribué, notamment pour ce qui a trait à sa « scalabilité », nombreux sont ceux à reconnaître que dans le domaine du commerce transfrontalier, tout au moins, les participants pourraient tirer un grand parti de cette technologie.

Rappelons aussi que les autorités de réglementation ont encore et toujours un important rôle à jouer ici, par exemple afin d’assurer la gouvernance et la normalisation des données dans le but d’en garantir l’interopérabilité. Il est d’ailleurs peut-être plus important que jamais que ces autorités s’attellent à cette tâche. Les capacités technologiques étant en place avec l’avènement de la technologie du registre distribué, le moment est venu pour les organismes de règlementation de se réunir et d’intensifier leurs efforts afin d’en exploiter le potentiel et de se positionner en tant que chefs de file des initiatives visant à assurer la connexion du commerce de bout à bout, à travers tous les secteurs d’activité et par-delà les frontières.

 

En savoir +
https://www.ntp.gov.sg
customs_ntp@customs.gov.sg

 

[1] Guide pratique relatif à la facilitation du commerce de la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies (CEE-ONU), Évolution du guichet unique.

[2] Wust, Karl, Gervais, Arthur, Do you need a Blockchain? International Association of Cryptologic Research (IACR) ePrint Archive, 2017.

[3] Les Portails de Pôles Commerciaux avaient été initialement conçus pour servir de passerelles aux réseaux électroniques mondiaux, les pôles commerciaux nationaux étant interconnectés dans un réseau électronique mondial. Source : Guide pratique relatif à la facilitation du commerce de la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies, Évolution du guichet unique.

[4] Green, Adam, Will blockchain accelerate trade flows? Financial Times, 11 novembre 2017.