Panorama

Améliorer le profilage de la cocaïne pour renforcer les capacités de lutte contre la fraude en Italie

Par Maria Monfreda, Direction centrale de l'analyse des produits et des laboratoires de chimie, Douane italienne

Tout organisme de répression doit être capable d’identifier avec certitude les substances réglementées présentes dans des échantillons de drogues et d’en déterminer le degré de pureté. De telles informations serviront à appuyer les poursuites judiciaires qui, si tout se passe bien, déboucheront sur des condamnations. Mais d’autres informations utiles peuvent être tirées de l’analyse chimique des drogues, telles que leur lieu de provenance, le lieu où elles ont été transformées ou encore les méthodes de trafic. En combinant ces informations aux conclusions des enquêtes criminelles, il serait possible d’établir des liens entre gangs de trafiquants et fournisseurs, et de remonter les filières de distribution. Cet article présente une initiative du laboratoire de la Douane italienne, qui a voulu aller plus loin que les analyses habituelles aux fins d’identification et de quantification, et tester un profilage de la cocaïne au moyen d’une méthode rapide fondée sur la spectroscopie infrarouge.

La cocaïne est le stupéfiant le plus consommé au monde et les services de police scientifique consacrent beaucoup d’énergie à en déterminer l’origine géographique. Aux États-Unis, l’Administration de la répression du trafic des stupéfiants (DEA) a mis sur pied un programme de détermination des caractéristiques de la cocaïne qui permet d’effectuer des analyses approfondies sur des échantillons provenant de saisies opérées partout aux États-Unis et aux quatre coins du monde. Les enquêteurs obtiennent ainsi des réponses aux questions de savoir comment et où les feuilles de coca ont été transformées en cocaïne base (détermination de l’origine géographique), et comment et où la cocaïne base a été transformée en chlorhydrate de cocaïne (détermination de l’origine de la transformation).

L’Europe ne dispose d’aucun programme identique à celui créé par la DEA, et la détermination de l’origine de la cocaïne saisie est donc très incertaine. Le plus souvent, on ne connaît que le pays de provenance. La Douane italienne ne procède pas encore officiellement au profilage des drogues, mais sa direction en charge des laboratoires a décidé de réaliser une étude sur une trentaine d’échantillons de cocaïne provenant de saisies importantes, correspondant à un poids total d’environ une tonne.

Spectroscopie infrarouge

L’objectif de cette étude était de vérifier si le recours à une méthode de « profilage rapide », fondée sur la spectroscopie infrarouge, pouvait permettre d’améliorer et d’accélérer les contrôles effectués par la douane, et être appliqué sur le terrain, où sont opérées les saisies.

La plupart des équipes de laboratoire mobiles disposent en effet d’un matériel scientifique qui est plus compact que celui des laboratoires fixes mais qui offre un excellent degré d’exactitude dans les analyses. Elles utilisent notamment la « spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier » (FT-IR) – la méthode de spectroscopie infrarouge la plus utilisée de nos jours – pour déterminer la composition chimique des échantillons.

Véritable « empreinte digitale » de la molécule, le spectre infrarouge d’une substance présente un schéma bien précis de pics que l’on retrouvera uniquement dans la substance en question. Deux molécules ayant des structures chimiques différentes auront des spectres infrarouges différents. La spectroscopie FT-IR permet ainsi de définir rapidement les caractéristiques de marchandises et de faire des distinctions entre plusieurs marchandises. On l’utilise par exemple pour séparer les grains de café sans défaut des grains de café présentant des défauts avant la torréfaction. Par contre, elle est sous-exploitée dans de nombreux laboratoires de police scientifique s’agissant du profilage des drogues, d’autres méthodes étant généralement préférées, par exemple la spectrométrie de masse associée à la chromatographie en phase gazeuse. Ces autres techniques ont l’avantage de permettre d’identifier la plupart des substances présentes dans un mélange, alors que la spectroscopie FT-IR reconnaît les empreintes digitales de substances pures, mais elles prennent du temps.

Le test

Le laboratoire de la Douane italienne a d’abord procédé à de longues analyses pour détecter des alcaloïdes mineurs et des solvants résiduels dans les échantillons de drogue. Ensuite, le laboratoire a utilisé la spectroscopie FT-IR à réflectance totale atténuée (ATR/FT-IR) pour analyser la drogue. Et enfin, il a comparé les résultats des deux méthodes.

Tout d’abord, les échantillons de cocaïne ont été analysés. Plus précisément, le laboratoire a recueilli des informations sur la signature chimique des échantillons (analyse des alcaloïdes mineurs et des solvants résiduels). Il a ensuite comparé les résultats de l’analyse à la fois aux connaissances provenant des articles scientifiques et aux informations relatives aux pays de provenance des saisies. Le laboratoire a ainsi pu émettre une hypothèse sur l’origine géographique des échantillons : 92 % de la cocaïne était peut-être d’origine colombienne et 6 % d’origine bolivienne ; les 2 % restants étaient similaires sur certains points, mais pas totalement identiques, aux échantillons d’origine bolivienne.

Les résultats de ces analyses ont ensuite servi de point de départ à la mise au point d’une méthode de « profilage rapide », fondée sur la spectroscopie ATR/FT-IR et sur des outils statistiques. Le laboratoire a d’abord analysé uniquement les échantillons purs, étant donné que c’est sur ce genre de substances que cette technique donne les meilleurs résultats. Il a ensuite évalué les variations dans l’empreinte des échantillons de cocaïne pure « coupée » avec des adultérants ou des diluants.

Au final, la méthode FT-IR s’est révélée très rapide et efficace pour les analyses comparatives des saisies de cocaïne. Même si elle a été mise au point grâce à l’analyse d’échantillons qui ne contenaient aucun adultérant ou diluant, la nouvelle méthode fonctionne toujours lorsque l’échantillon contient 50 % de cocaïne et une seule autre substance, et 60 % de cocaïne et plus d’une substance ajoutée.

Cette méthode peut également servir pour l’analyse comparative de saisies en grandes quantités. En effet, même si elles contiennent parfois des adultérants tels que le lévamisole (composé de synthèse utilisé comme antihelminthique – surtout chez l’animal, et dans le cadre des chimiothérapies), les substances saisies en grandes quantités contiennent souvent de la cocaïne en concentration suffisante pour que la méthode fonctionne.

Conclusion

Le profilage des drogues ne fait pas encore partie des missions officielles du laboratoire de la Douane italienne. Pour l’instant, les drogues sont analysées uniquement aux fins d’identification et de quantification. Cependant, cette étude a montré que la spectroscopie ATR/FT-IR pouvait être une méthode de profilage rapide. Cette technique a notamment comme avantages de réduire le temps d’analyse (l’analyse complète de l’échantillon est généralement achevée en moins d’une minute), de demander une préparation de l’échantillon moins contraignante et de permettre d’évaluer rapidement les éventuelles hétérogénéités dans les saisies de quantités importantes du fait des origines différentes de la drogue saisie.

Il faut encore travailler à l’harmonisation des approches méthodologiques du profilage des drogues suivies par les pays, s’agissant notamment de l’utilisation de la spectroscopie FT-IR. La caractérisation complète d’un échantillon de drogue provenant du marché illicite, aux fins de comparaison, nécessite parfois une analyse en différentes étapes et les approches méthodologiques sont, pour chacune, parfois très différentes. A vrai dire, il est souvent difficile de normaliser ces procédures.

Toutefois, il ne faut pas oublier que les enjeux sont importants. L’uniformisation des approches suivies par les différents laboratoires leur permettra de comparer leurs résultats et ouvrira des possibilités, du point de vue du travail de renseignement, pour identifier les acteurs impliqués et déterminer le mode de fabrication des drogues, leur lieu d’origine et l’itinéraire qu’elles ont suivi.

 

En savoir +
maria.monfreda@agenziadogane.it