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Une vision approfondie des chaînes logistiques : l’élément indispensable pour surmonter les crises telles que la COVID-19

Par Ranna Rose, responsable des opérations et service clients, Resilinc

Chaque année, les responsables des achats et les spécialistes de la chaîne logistique sont confrontés à une myriade d’événements déstabilisants, comme des catastrophes naturelles, des incendies d’usines ou des restructurations d’entreprises, qui ralentissent ou mettent à l’arrêt leurs chaînes logistiques. Pour de nombreux professionnels, cependant, l’événement le plus marquant a sans doute été la pandémie de COVID-19. Cette dernière leur a ouvert les yeux sur le besoin d’accroître la visibilité des couches plus profondes de ces chaînes.

Perturbations en croissance pour les fournisseurs

À l’été 2020, alors que de nombreux pays dans le monde fermaient leurs frontières et que les États-Unis imposaient des restrictions accrues suivant la hausse des cas de coronavirus, le nombre de dérèglements logistiques n’avaient cessé de croître. Au début du deuxième trimestre de 2020, plus de 35 000 événements perturbateurs avaient été enregistrés au niveau mondial et les chiffres continuent d’augmenter. De février à avril 2020, les données de Resilinc ont révélé que 400 nouveaux événements déstabilisant s’étaient produits en moyenne par mois pour les fournisseurs à l’échelon mondial.

Ce dérèglement a été particulièrement évident en Chine, où 46 000 usines ont fermé durant le premier trimestre de l’année selon une société de service de mégadonnées[1], et où 4 800 entreprises ont publié des notifications de force majeure début mars. De tels événements pèsent lourdement sur la chaîne logistique mondiale puisque plus de la moitié de la production mondiale[2] provient des pays asiatiques tels que la Chine, la République de Corée, le Japon, le Taipei chinois, Singapour, l’Indonésie et l’Inde. Le volume de commerce avec la Chine est énorme – plus de 550 milliards de dollars des États-Unis. Les États-Unis ont également subi 19 000 événements perturbateurs de janvier à avril de cette année. Très peu de pays ont échappé aux effets néfastes de la COVID-19 et à ses répercussions sur les chaînes logistiques.

Le besoin d’une plus grande visibilité

Les perturbations de la chaîne logistique n’ont rien de nouveau. Au cours de la dernière décennie, le service EventWatch de Resilinc a recensé des milliers de perturbations tous les ans. Par le biais de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatique, Resilinc analyse les informations publiées en plus de 100 langues dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans les rapports des gouvernements de 160 pays. Elle envoie ensuite des alertes à ses clients. Il peut s’agir d’incendies d’usine, de coupures de courant, d’inondations et tremblements de terre, ainsi que d’événements d’origine humaine tels que les restructurations d’entreprise, les actions en justice ou encore les mesures règlementaires. Resilinc a envoyé ses premières alertes concernant une flambée de pneumonie (qui serait ensuite baptisée COVID-19) à Wuhan, en Chine, le 28 décembre 2020. Vers le 4 janvier 2020, Resilinc recevait la première confirmation d’un dérèglement de la part d’un fournisseur. Resilinc a notifié ses clients le jour même afin qu’ils puissent commencer à faire l’inventaire de leurs fournisseurs affectés par l’événement.

Comme nous le savons à présent, la COVID-19 a causé un nombre inattendu de bouleversements qui ont affecté en quelques mois presque toute la planète. De nombreuses entreprises ont été prises de court. Elles ont rapidement essayé d’identifier autant que possible les fournisseurs en Chine, puis en Europe et, enfin, aux États-Unis, qui étaient confrontés à des confinements et à des restrictions. La plupart des entreprises ont fait observer que leur principal problème est le manque de visibilité de leur chaîne logistique qui fait obstacle à leur capacité à prendre des mesures rapides et décisives. Plusieurs ont eu besoin de quelques semaines pour identifier les fournisseurs qui étaient établis dans les régions affectées. Les responsables des achats se sont rendu compte qu’ils ne disposaient que d’informations limitées sur les opérations mondiales de leurs fournisseurs. Le plus inquiétant est qu’ils en avaient encore moins sur les fournisseurs de leurs propres fournisseurs. De nombreuses entreprises ont ainsi mis plus de trois mois à réagir et à stabiliser leurs efforts d’atténuation avant de pouvoir aller de l’avant.

Si la plupart des secteurs d’activité ont été contraints de fonctionner au ralenti, certains ont connu une poussée d’activité au cours de cette période, comme dans le cas des soins de santé, des sciences du vivant et des appareils médicaux. La situation a posé des problèmes croissants aux administrations douanières. Leur travail est devenu particulièrement ardu face aux nombreux rapports faisant état de l’entrée dans la chaîne logistique d’équipements médicaux essentiels de contrefaçon ou non conformes, notamment de masques de protection, de blouses ou encore de désinfectants pour les mains en dessous des normes. C’est souvent le cas lorsque des entreprises n’évaluent pas les fournisseurs de leurs propres fournisseurs ou n’établissent pas de critères les concernant.

Au-delà des infections par la COVID-19, d’autres raisons viennent expliquer les dérèglements qui ont affecté les fournisseurs, notamment leur interdépendance, l’impact de la pandémie sur les travailleurs et leurs enfants, les guerres commerciales continues et les propositions de rapatriement des activités.

Les fournisseurs sont interdépendants partout dans le monde

De nombreuses entreprises ont commencé à constater des dérèglements découlant de leur interdépendance vis-à-vis d’autres fournisseurs établis dans des pays différents. Par exemple, lorsqu’une usine en Malaisie, qui fournit un produit spécifique à des usines en Chine, doit fermer, les usines en Chine n’ont accès qu’à un volume limité de ce produit. Ce type de situation a contribué, d’une part, à une pénurie concernant certains articles, et, de l’autre, à un niveau élevé de rationnement de certaines fournitures. Dans de nombreux cas, le coût des marchandises pour des articles spécifiques a augmenté, les fournisseurs étant forcés de payer des prix plus élevés pour des matières spécifiques afin d’éviter des retards dans l’expédition de leurs produits aux clients.

Des usines paralysées

Tandis que certains travailleurs sont retournés au travail partout dans le monde après une première vague d’infections dues au coronavirus, la réalité nous montre que la plupart des usines continuent de tourner en régime réduit. De nombreuses sociétés travaillent en appliquant de nouvelles mesures de conformité liées à la COVID-19 qui exigent des protections supplémentaires pour les employés, ce qui peut ralentir la productivité par rapport aux années précédentes. En même temps, les écoles restent fermées dans certaines régions, empêchant de nombreux parents de revenir au travail.

Les tarifs

Bien que les différends commerciaux entre les États-Unis et la Chine aient commencé avant le début de la COVID-19, ils se poursuivent encore aujourd’hui. Il est peu probable que les États-Unis bloquent toutes les importations depuis la Chine, étant donné que, à l’instar de nombreux autres pays, ils sont très dépendants des fabricants et des fournisseurs chinois. Toutefois, les États-Unis pourraient imposer des embargos ou des droits de douane supplémentaires qui pourraient encore peser sur la chaîne logistique mondiale. La Chine est l’épicentre de la production mondiale. Dire que cette région est importante pour l’industrie mondiale relève de l’euphémisme.

Rapatriement de la production

Dans le sillage de la COVID-19, les chaînes logistiques passeront par des changements importants au cours des prochains mois et des prochaines années. De nombreuses entreprises ont publiquement annoncé leur intention de relocaliser et de rapatrier leurs activités. Les initiatives de ce type sont chronophages et onéreuses, puisqu’elles peuvent prendre des mois et coûter des milliards de dollars. Le rapatriement des activités peut être une entreprise complexe, spécialement pour les entités du secteur des fournitures médicales, des sciences du vivant, des produits pharmaceutiques et des soins de santé. Ces changements dans la chaîne logistique peuvent causer des retards et des perturbations supplémentaires dans la chaîne logistique mondiale.

Apprendre à s’améliorer en tant qu’entreprise

Heureusement, les entreprises tirent les enseignements des expériences acquises. Du tremblement de terre à Kobe, au Japon, aux ouragans qui ont frappé Porto Rico en passant par la Grande Récession (après le krach de 2008), les praticiens de la chaîne logistique et les directeurs des achats sont devenus conscients de l’importance d’avoir une visibilité concernant les fournisseurs de deuxième, troisième ou quatrième niveau. En analysant les données tirées du suivi continu des dysfonctionnements mondiaux, les experts de la chaîne logistique peuvent accroître cette visibilité et anticiper les événements majeurs avant leurs concurrents. Ils doivent savoir où leurs pièces sont fabriquées et quels sont leurs fournisseurs et leurs sous-traitants.

Des avantages de la cartographie

Si le suivi des dérèglements constitue une première étape pour gérer le risque dans la chaîne logistique, de nombreuses entreprises se rendent compte qu’elles ne disposent que de l’adresse du siège social de leur fournisseur et non de celle de l’endroit où les produits sont fabriqués. En cartographiant les fournisseurs et leur rôle par site et type, les entreprises peuvent répertorier les sites de fabrication et élaborer des plans de circonstance basés sur les différentes catégories d’événements perturbateurs qui pourraient menacer ces sites. Par exemple, si un ouragan dévastateur se dirige vers un site de fabrication, comme l’ouragan Maria qui a frappé Porto Rico en 2017, les acheteurs et les vendeurs peuvent activement identifier les locaux et les produits qui courent le plus grand danger et commencer à déterminer quels pourraient être les usines de fabrication ou d’assemblage alternatives.

Depuis la COVID-19, les entreprises prennent rapidement des mesures afin d’accroître la visibilité de leur chaîne logistique internationale et afin de savoir où leurs fournisseurs sont établis (y compris ceux de deuxième et de troisième couche), quels sont les matières ou les articles provenant de ces sites, et quels sont les points de défaillance les plus critiques. À l’ère de l’apprentissage automatique et de l’intelligence artificielle, il est devenu plus facile et plus rentable que jamais de cartographier les fournisseurs. Une récente étude Gartner indique que le nombre d’entreprises qui cherchent à améliorer leur visibilité et leur gestion de risques au cours des deux ou trois prochaines années est passé de 21 % à 66 %. Il est à parier que les entreprises qui investissent dans ces capacités le feront dans une perspective à long terme – réagissant ainsi de manière constructive aux dégâts causés par la COVID-19.

Étayer la bonne santé financière des fournisseurs

Eu égard à l’avalanche de bouleversements causés par la COVID-19 aux fournisseurs, les entreprises se penchent sur la possibilité de renforcer la santé financière de ces derniers afin de s’assurer qu’ils survivent à cette crise. En Chine, près d’un demi-million de sociétés ont fait faillite durant la pandémie. Ces cessations d’activité peuvent être évitées si les entreprises proposent à leurs fournisseurs des prêts, des investissements ou des achats directs de matières premières, ou encore si elles passent leurs commandes futures dès à présent. Lockheed Martin, par exemple, a agi en ce sens et a ainsi déboursé près de 50 millions de dollars des États-Unis en paiements anticipés à de petits fournisseurs. Au final, les bailleurs de fonds qui aideront les fournisseurs à survivre à la COVID-19 en profiteront sur le long terme, dans la mesure où ils bénéficieront d’un traitement préférentiel lors des affectations futures de produits et en cas de pénuries.

Recourir aux nouveaux outils de données afin de s’orienter à travers les perturbations de la chaîne logistique, c’est un peu comme piloter un avion dans le brouillard grâce aux informations du tableau de bord. Les mauvaises conditions météorologiques exigent du pilote qu’il se fie à ces dernières afin d’arriver à bon port en toute sécurité : il se laisse en somme guider par les données. Il en va de même pour les hauts responsables de la chaîne logistique. Les outils numériques, comme l’intelligence artificielle, l’apprentissage automatique et les données sont disponibles – il suffit de les adopter et de les exploiter au mieux.

 

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http://www.resilinc.com

 

Sur l’auteur

Ranna Rose est responsable des opérations et service clients chez Resilinc, chef de file mondial des solutions de suivi, de cartographie et de résilience de la chaîne logistique internationale.